Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Rimski-Korsakov (Nikolaï Andreïevitch) (suite)

Les Nibelungen de Wagner, qu’il entend, vont modifier ses conceptions. Les 22 et 28 juin 1889, Rimski-Korsakov dirige à Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle, deux concerts. Les rares auditeurs peuvent entendre, entre autres, Antar, le concerto pour piano et le Capriccio espagnol. Le musicien, lui, s’attache aux musiques hongroise et algérienne jouées à l’Exposition et s’en inspire dans Mlada. En 1890, il se rend à Bruxelles. Revenu dans son pays, il voit disparaître sa mère, puis deux de ses enfants en bas âge.

À partir de 1896, une période féconde s’annonce avec Sadko (dans sa version scénique), un trio, un quatuor et l’opéra Mozart et Salieri, d’après Pouchkine. Deux de ses élèves Nikolaï Nikolaïevitch Tcherepnine (1873-1945) et Aleksandr Tikhonovitch Gretchaninov (1864-1956), ainsi que Sergueï Vassilievitch Rakhmaninov (1873-1943) et Aleksandr Nikolaïevitch Skriabine (1872-1915) sont inclus dans le groupe des amis de Beliaïev. À l’occasion du centenaire de Pouchkine, Rimski-Korsakov s’inspire de nouveau de l’écrivain dans la Légende du tsar Saltan. Il assure alors la formation de Stravinski* et de Prokofiev*. Quatre ans après son chef-d’œuvre Kitège (1903), il revient à Paris, où il participe aux « Cinq Concerts historiques russes » organisés par Serge de Diaghilev. Un an après le Coq d’or, qui se heurte à la censure, il meurt, âgé de soixante-quatre ans.


L’homme et son esthétique

Quoique foncièrement honnête et bon, Rimski-Korsakov a été critiqué pour avoir corrigé les partitions de ses amis. Certaines ont été terminées après la mort de leur auteur (Borodine ou Moussorgski). Nikolaï a souvent été victime de l’incompréhension du public et de la censure du gouvernement. De fait, il aime la liberté et, en 1905, il prend parti pour les étudiants révoltés au Conservatoire. Il a des attaches profondes avec le peuple, que symbolisent les chœurs de ses opéras. Il puise son inspiration dans les chants folkloriques ou de l’Église orthodoxe (la Grande Pâque russe) et dans les mythes slaves païens. Il choisit des livrets dans lesquels on retrouve les deux thèmes qui l’ont toujours fasciné : le ciel et l’eau. Le Coq d’or met en scène un astronome ; dans la Nuit de mai, des étoiles filantes apparaissent ; des chants d’oiseaux sont reproduits dans Snegourotchka, cet hymne au « Dieu-Soleil ». Ce marin reprend le rythme du bercement de l’eau ou de son déferlement. Mais, comme pour bien des poètes, « l’eau est le véritable support matériel de la mort » (l’Eau et les rêves, G. Bachelard). Nikolaï n’est-il pas lui-même tombé d’un mât à quatorze ans ? Sadko sera entraîné par « la fille de l’Océan » ; Simbad, le marin de Schéhérazade, fera naufrage ; Kitège, la ville morte, devient visible dans un lac ; la mer sert de décor à la Légende du tsar Saltan. La mer incite aussi l’auteur, séjournant dans Odessa, à reprendre l’épisode de Nausicaa d’Homère.

Quatre musiciens ont surtout influencé Rimski-Korsakov : tout d’abord Glinka, dont il reprend la devise « Il faut unir le chant populaire russe et la bonne vieille fugue d’Occident », et dont il s’inspire aussi en divisant ses opéras en parties distinctes (airs, duos, chœurs). Rimski-Korsakov conserve parfois cette même formule de chant, mêlant le récitatif et l’arioso pour aboutir à « une mélodie motivée par le sens ». À Liszt*, il emprunte la forme du poème symphonique. De Berlioz*, il retient les procédés d’orchestration ; il y ajoute un goût prononcé pour les soli d’instruments (violon ou flûte en général) et rédige aussi un traité d’orchestration. Enfin, Wagner* l’attire par ses leitmotive — mais Rimski-Korsakov n’en abusera pas —, par son « orchestre renforcé » et par sa mélodie ininterrompue. Rimski-Korsakov demeure moins célèbre par ses symphonies et ses mélodies que par ses quinze opéras et ses poèmes symphoniques. Dans l’opéra Sadko, où se mêlent la réalité historique et la fiction, on retient le motif de la mer, construit sur une cellule de trois notes, la féerie du quatrième tableau avec la foule du marché de Novgorod et la pêche des poissons d’or, la puissance des chœurs a cappella et les unissons du cinquième tableau, qui contrastent avec le finale inspiré par la polyphonie d’un Bach. Le « Vol du bourdon », extrait de la Légende du tsar Saltan, conte l’histoire d’un tsarévitch transformé en bourdon qui vient piquer les coupables d’une intrigue montée contre lui. « Il n’y a pas un détail, pas un mot du texte qui ne se réfère à quelque légende, verset, chant ou incantation de source authentiquement populaire », écrit le compositeur à propos de Kitège. On prend conscience des multiples couleurs de la palette sonore du musicien et de sa richesse rythmique en entendant Schéhérazade, inspiré des contes des Mille et Une Nuits. De même, le Capriccio espagnol, avec ses soli de cor ouvert ou bouché, de flûte, de violon, de clarinette et de harpe, auxquels s’oppose une orchestration chatoyante, mais traditionnelle, utilise une percussion bondissante dans les danses.


Rimski-Korsakov et la France

Rimski-Korsakov parlait le français. Il écrivit sa première symphonie en s’inspirant du Grand Traité d’instrumentation et d’orchestration de Berlioz ; ce dernier donna des concerts à Saint-Pétersbourg eu 1867-68. Cette influence non négligeable de notre pays devait s’arrêter là. En revanche, Debussy* n’a jamais précisé ce que lui avait apporté Rimski-Korsakov. Ces deux amoureux de la mer se sont-ils rencontrés en Russie en 1881 ? Les thèmes littéraires et musicaux se confondent : de Sadko, on rapprochera Sirènes ou la Mer ; de Kitège, la Cathédrale engloutie... En 1889, à Paris, Rimski-Korsakov paraît déçu des conversations avec A. Messager, J. Massenet et L. Delibes ; pourtant le Ménestrel note : « La jeune école française et l’école russe se sont reconnues du premier coup et ont fraternisé. » À son deuxième séjour en France, nous savons que le compositeur se montre réservé quant à l’œuvre de Debussy. Il entretient des rapports amicaux avec C. Saint-Saëns, G. Enesco, F. Chaliapine et Wanda Landowska. Les arabesques de la danse dans la Péri de P. Dukas* nous rappellent celles de la reine de Chemakha du Coq d’or, sans que nous puissions savoir si la ressemblance est fortuite. Par contre, Ravel* découvre Schéhérazade en 1895 et projette de réaliser trois ans plus tard un opéra féerique sur le même thème. Il n’en a conçu que l’ouverture. Si Rimski-Korsakov apparaît comme un lien entre la musique russe et la musique française, l’Orient et l’Occident, il demeure la clé de voûte entre le xixe et le xxe s., entre le passé et l’avenir. Stravinski, qu’il guidera pour la rédaction de son premier opéra, écrira un Chant funèbre à la mort de son maître.

M. V.

➙ Cinq (groupe des).