Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Richelieu (Armand Emmanuel du Plessis, duc de)

Homme d’État français (Paris 1766 - id. 1822).


Petit-fils du célèbre maréchal Louis François Armand de Richelieu (1696-1788), il émigré après les journées d’octobre 1789 et entre dans l’armée russe. Quand Alexandre Ier — son ami et admirateur — monte sur le trône des tsars en 1801, il lui confie le gouvernement de la province d’Odessa, où Richelieu déploie des qualités exceptionnelles.

En 1814, ce dernier vient saluer Louis XVIII, qui l’a nommé premier gentilhomme de la Chambre et pair de France ; mais, quand on lui offre, au retour de Gand (1815), le ministère de la Maison du roi, il refuse, préférant de beaucoup la Russie ; et il faut toute l’insistance d’Alexandre Ier pour qu’il accepte, en septembre, la présidence du ministère.


Le premier ministère

Il faut dire que, totalement étranger à la France postrévolutionnaire (« C’est l’homme de France qui connaît le mieux la Crimée », ricane Talleyrand), le duc est mal préparé à un rôle de premier plan. Sa timidité naturelle, son hypersensibilité, son horreur de l’intrigue et de la lutte des partis, son désintéressement chevaleresque le rendent apparemment inapte à remplir son rôle. Mais, paradoxalement, ces tendances l’aideront à dominer et à arbitrer la vie politique d’un pays que la Restauration trouve dans un état de grande nervosité ; elles lui permettront, face aux vainqueurs de Napoléon, de jeter dans la balance de la France une parole dont personne en Europe ne conteste le poids. Au sein de son équipe ministérielle, un seul homme s’impose, le ministre de la Police, Decazes*, dont l’influence et le caractère provoqueront des conflits avec le Premier ministre.

Le principal objectif de Richelieu est la paix. Celui-ci, grâce au tsar, obtient des Alliés quelques concessions (amputation de l’indemnité de guerre, réduction de sept à cinq ans de l’occupation de la France, maintien en territoire français de quelques places des Ardennes et du Jura) ; le 2 octobre, les préliminaires sont signés ; le 20 novembre, ils sont ratifiés par un ensemble d’actes qu’on a appelés le second traité de Paris. C’est d’ailleurs avec une douleur non déguisée que Richelieu appose son nom au bas de cet acte terriblement dur et humiliant pour un pays habitué, depuis vingt-cinq ans, à dominer l’Europe.

À l’intérieur, Richelieu doit faire face à la « Chambre introuvable » — elle siège à partir du 7 octobre —, qui est moins réactionnaire que jeune, inexpérimentée, nerveuse, impulsive et donc maladroite. Coup sur coup (oct. 1815 - janv. 1816) sont votées les quatre lois qui constituent l’armature de la « Terreur blanche ». La loi de sûreté générale (29 oct. 1815) frappe durement toute tentative de complot. La loi du 9 novembre envoie devant les assises, qui peuvent prononcer la déportation, tout individu coupable de paroles ou de participation à des manifestations tendant au renversement du gouvernement et du régime ; quant aux autres manifestations, chansons ou paroles séditieuses — celles qui tendent à affaiblir le respect dû au roi, notamment par l’exaltation de « Buonaparte » —, elles relèvent des tribunaux correctionnels et sont passibles de peines très lourdes (jusqu’à cinq ans de prison et 20 000 francs d’amende).

Le 27 décembre, la Chambre ultraroyaliste rétablit les cours prévôtales, qui traiteront de 2 280 affaires, dont 237 affaires politiques seulement, lesquelles se termineront le plus souvent par des condamnations bénignes ou un non-lieu.

Au cours des débats qui aboutissent à la loi d’amnistie (12 janv. 1816), qui est en fait une arme terrible forgée contre les hommes des « Cent-Jours », Richelieu s’oppose de toutes ses forces aux excès d’une véritable Terreur à rebours, mais il doit accepter l’exil des régicides. L’opposition grandissante entre la majorité parlementaire et la minorité ministérielle se manifeste encore lors de la discussion du budget : les ultras écartent la proposition du ministre des Finances, Louis Emmanuel Corvetto (1756-1821), de liquider l’arriéré des dettes par des obligations à 8 p. 100 gagées sur la vente de 400 000 hectares de forêts nationales. Le budget enfin voté (27 avr. 1816), le gouvernement se hâte de clore la session (29 avr.). Decazes fait alors assaut auprès de Louis XVIII pour dissoudre la Chambre ; en cela, il est aidé par les représentants des Alliés à Paris (notamment Wellington et l’ambassadeur de Russie Charles André Pozzo di Borgo [1764-1842]), qui voient avec inquiétude les députés compromettre, par leur attitude intransigeante, le paiement des dettes de guerre. Richelieu résiste d’abord, par honneur, à la pression étrangère, mais, Decazes l’ayant convaincu que la Chambre introuvable fait obstacle à une libération anticipée du territoire — but avoué de Richelieu —, il s’incline. Le 5 septembre 1816, une ordonnance royale dissout la Chambre.

Les élections d’octobre — grâce aux pressions administratives de Decazes — amènent à la Chambre une majorité (146) de constitutionnels face à 92 députés de l’ancienne majorité ; la session de 1816-17 est essentiellement occupée par le vote de la loi électorale, dont le projet est présenté par le ministre de l’Intérieur, Joseph Laîné (1767-1835). La loi Laîné, votée par les députés et les pairs le 8 février 1817, précise les conditions du vote qui doit avoir lieu au chef-lieu de département, ce qui favorise la bourgeoisie aux dépens des ruraux ; la Chambre — comme le prévoit la Charte — sera renouvelée chaque année pour un cinquième. En 1818 est votée la loi militaire dite « de Gouvion-Saint-Cyr » (du nom du ministre de la Guerre, Laurent de Gouvion Saint-Cyr [1764-1830]), qui, en réglementant l’avancement, permet à des non-nobles d’accéder plus facilement aux grades d’officiers ; en outre, cette loi maintient le double recrutement de l’armée permanente (240 000 hommes au lieu de 150 000) au moyen d’engagements volontaires et d’appel au contingent par tirage au sort ; le service actif est fixé à six ans.