Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

Rhône (le) (suite)

Sa formation est récente. Le Rhône alpin, établi dans une zone synclinale qui est à l’origine du fossé valaisan, s’est écoulé vers les mers sarmatiques, situées à l’emplacement de la plaine hongroise, par l’Aar et le Danube moyen jusqu’au Pliocène supérieur, c’est-à-dire à la fin de l’ère tertiaire, époque où le renversement de pente dû aux mouvements alpins l’a conduit vers le sud. Il s’est trouvé ensuite écarté du lac bressan, devenu la plaine de la Saône, par les glaciers quaternaires qui se sont étendus jusqu’à Lyon et l’ont forcé à se frayer un passage difficile à sa sortie du lac Léman à travers les plis du Jura méridional. En aval de Lyon, le Rhône s’est installé à l’emplacement d’une ria marine remontant de la Méditerranée jusqu’à Givors, marquée par une zone de failles résultant du contact des poussées alpines avec le rebord oriental du Massif central et où les variations du niveau marin, qui a atteint – 70 m, se sont poursuivies au rythme des glaciations jusqu’à des périodes relativement proches de nous ; ces variations ont provoqué de nombreuses reprises d’érosion succédant à autant de périodes de remblaiement, marquées par de nombreuses terrasses alluviales. Enfin, le delta n’a guère plus de 5 000 ans et s’est constitué sur la Crau, ancien cône d’alluvions de la Durance qui, avant de se jeter dans le Rhône, gagnait directement la mer dans le golfe de Fos par le pertuis de Lamanon.

Cette histoire mouvementée explique les coudes brusques du tracé, l’irrégularité d’un cours où les étroits et les gorges creusés dans les passages rocheux alternent avec des champs d’inondation souvent très étendus ; les ruptures de pente sont nombreuses, multipliant les secteurs où la vitesse du courant et la faiblesse des fonds ont rendu très difficiles les conditions de navigation jusqu’à la récente canalisation du fleuve.

La diversité des zones climatiques traversées donne à celui-ci un régime hydrologique compensé qui assure des débits minimaux toujours abondants. Le Rhône valaisan, alimenté par le plus puissant système de glaciers européens et par un bassin de haute altitude, a un régime nivo-glaciaire avec hautes eaux de juin à août, liées aux périodes de fonte des glaces et des neiges, et minimum de février dû à la rétention hivernale des précipitations sous forme de neige ; l’écart entre les deux extrêmes est de 1 à 9,5 et est réduit à 3,6 par la régularisation qu’effectue le lac Léman. Les influences océaniques, marquées par d’abondantes précipitations de saison froide, se font ensuite sentir par l’intermédiaire de l’Ain et des affluents jurassiens, et surtout de la Saône, dont le débit annuel moyen est de 400 m3/s alors que celui du Rhône à l’amont du confluent n’est encore que de 600 m3/s. En aval de Lyon, les maximums passent en février-mars. L’Isère alpestre renforce les apports d’été, les affluents méditerranéens, les hautes eaux du printemps et de la fin de l’automne, de sorte que le Rhône, dans son cours inférieur, a des débits soutenus jusqu’en juin ainsi qu’en novembre et décembre, avec des basses eaux d’août à octobre sous l’effet de la coïncidence des maigres des affluents océaniques et méditerranéens avec la décrue des apports alpins issus de la fonte des neiges et des glaces. L’écart entre les débits maximaux et minimaux moyens, qui est de 1,7 en amont de Lyon, reste de l’ordre de 1,6 en aval. Cette régularité exprime en réalité une situation moyenne fréquemment affectée par des accidents hydrologiques qui rendent dangereux le Rhône et la plupart de ses affluents : les crues torrentielles de montagne du Rhône valaisan ont nécessité un endiguement, puis une régularisation du fleuve, qui ont permis de faire du Valais central une sorte de « jardin » à culture intensive irriguée ; en amont et en aval de Lyon, les crues océaniques de saison froide de l’Ain, de la Saône et des autres affluents jurassiens ou préalpins provoquent des montées brutales du flot, qui peut passer de 1 000 à 6 000 m3/s au confluent de la seconde ; en aval de Valence, les crues méditerranéennes ou celles des affluents cévenols, généralement asséchés mais qui peuvent rouler en quelques heures des débits considérables allant jusqu’à 5 000 et 6 000 m3/s sur l’Ardèche, se situent le plus souvent en automne. Lorsque toutes ces influences se conjuguent, il peut se produire de véritables cataclysmes : le Rhône arrive alors à rouler de 9 000 à 10 000 m3/s ; on a ainsi dû réaliser le long du fleuve des endiguements pour prévenir les inondations, qui étaient parfois catastrophiques.

Bien que seul passage à joindre à aussi basse altitude les plaines du nord-ouest de l’Europe aux côtes méditerranéennes, le sillon rhodanien — marécageux, soumis aux crues des affluents dans son état naturel et débouchant sur une côte lagunaire inhospitalière et longtemps paludéenne — est cependant loin d’avoir l’exclusivité de ces liaisons, qui peuvent emprunter le sillon alpin ou les cols, ou encore la vallée de l’Allier et les cols des monts Lozère ; en particulier, les liaisons entre France et Italie lui échappent totalement, et les cols alpins, dont certains intéressent le Valais, assurent l’essentiel des relations entre l’Allemagne et l’Italie du Nord.


Le rôle historique

Après avoir connu une circulation préhistorique et des expéditions phéniciennes liées au commerce de l’ambre et de l’étain nordiques, l’axe rhodanien a servi la pénétration en Gaule des influences helléniques par l’intermédiaire de la colonie phocéenne de Marseille*.

L’organisation romaine de la Gaule, partant de la Narbonnaise, a, elle aussi, reposé sur la vallée du Rhône ; artère maîtresse du réseau de voies qui rayonnaient au départ de la métropole de Lyon*, le Rhône était jalonné de cités qui sont, encore de nos jours, ornées des imposants édifices de cette époque. La vallée était empruntée par un commerce très actif, prolongement du trafic maritime lié au ravitaillement de Rome. Ce commerce, qui aboutissait à Arles, point de transbordement de bateaux de mer sur embarcations fluviales, était aux mains de sociétés dont les relations s’étendaient de l’Orient jusqu’aux régions mosellanes et rhénanes, et reposait sur la batellerie du Rhône et de la Saône, alors aux mains de corporations de « nautes ». Ce mouvement commercial a aussi servi de véhicule aux religions « orientales », particulièrement au christianisme.