Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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revue (suite)

La Révolution française ayant mis fin au régime des privilèges, le xixe s. voit les revues se multiplier, chacune affichant son propos partisan, déclarant dès son programme inaugural le groupe dont elle est l’expression. Leur modèle, l’Edinburgh Review, est l’organe du parti tory. En France, surtout pendant la première moitié du xix s., les revues prolifiques et éphémères vont épouser les conflits politiques, greffer sur eux les oppositions d’écoles, et, souvent, pour contourner une censure trop rigoureuse, les discours politiques s’y masqueront derrière des couvertures littéraires. Sous la Restauration par exemple, libéraux et classiques feront front commun pour défendre le double visage, politique et esthétique, de l’héritage des philosophes, alors que les jeunes romantiques épouseront la cause des ultras. Dans le camp des premiers, les revues les plus marquantes sont la Minerve française, qui succède en 1818 au Mercure de France, mais qui disparaîtra à son tour en 1820 (elle aura Benjamin Constant à son comité de rédaction), et les Lettres normandes, qui paraissent de 1817 à 1820. Parmi les revues romantiques, les Lettres champenoises, le Conservateur littéraire, que publieront de 1819 à 1821 le jeune Victor Hugo et ses frères Abel et Eugène, la Muse française (juill. 1823 - juin 1824), les Annales de la littérature et des arts (1820-1829). Entre ces deux groupes, les « doctrinaires » (Guizot, Royer-Collard), libéraux mais jeunes, animeront le Globe (où Sainte-Beuve publiera ses premiers articles).

Après 1830, en dehors du Correspondant, qui, à droite (et sous divers titres), défendra l’Église et la légitimité monarchique, en dehors de la Revue indépendante, dont les rédacteurs (Pierre Leroux, George Sand, Louis Viardot) feront de 1841 à 1848 l’organe de la diffusion des idées démocratiques et socialistes, deux grandes revues domineront la scène : la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris. La première, fondée en 1828, sera reprise en main en 1831 par François Buloz, qui, tout en y défendant les idées constitutionnelles et les positions libérales, en fera l’organe de diffusion des productions romantiques. On compte sur les doigts de la main les écrivains de cette époque que la Revue des Deux Mondes n’a pas publiés. Son succès fut considérable (350 abonnés en 1834, 2 000 en 1843, 25 000 en 1868). La Revue de Paris, fondée en 1829, quoique plus exclusivement littéraire, fera d’abord double emploi avec la Revue des Deux Mondes, et sa fortune s’en ressentira jusqu’à ce que, ayant fusionné avec l’Artiste d’Arsène Houssaye (dont elle prendra le nom quelque temps), elle devienne l’organe par l’intermédiaire duquel se fera connaître et reconnaître la seconde génération romantique, celle qui préparera, en poésie, le Parnasse et, dans le roman, le réalisme. Madame Bovary, qu’elle publie dans ses colonnes, lui vaut en 1857 un procès célèbre. Elle aura beau le gagner, le pouvoir impérial lui interdira de paraître en 1858.

Il n’est pas possible de suivre les revues plus récentes. Aucun inventaire systématique n’en a encore été dressé. Il suffit de signaler que, entre 1884 et 1898, 104 revues ont été fondées. La plupart, évidemment, n’ont pas survécu au premier, parfois au deuxième numéro.

Entre dans la catégorie des revues une publication collective (son sommaire rassemble des collaborations diverses) paraissant périodiquement selon un rythme intermédiaire entre celui du journal (qui est quotidien normalement, hebdomadaire par extension : magazine, etc.) et celui des annales (annuelles, comme leur nom l’indique) : cette périodicité n’est pas toujours régulière, et quand elle l’est le rythme est mensuel ou trimestriel dans la plupart des cas. Un certain nombre d’autres traits peuvent également connoter cet hybride du livre et du journal : matériellement, alors que le journal n’est pas destiné à être conservé, la revue, comme un livre, se conserve, ses collections seront même reliées ; alors qu’un journal se doit de couvrir la totalité de l’actualité, la revue est toujours plus ou moins spécialisée : politique ou littéraire, de psychanalyse ou de sociologie, elle s’adresse à un public plus restreint que celui d’un journal, en conséquence de quoi elle n’atteindra jamais que des tirages assez bas, mais c’est aussi ce qui, à l’occasion, lui permettra plus d’indépendance : un journal est une entreprise économique, une revue une entreprise intellectuelle.

Il est assez rare cependant qu’une revue soit réellement indépendante. Elle est le plus souvent liée à une maison d’édition : c’est ce qui se passe avec la plupart des revues strictement littéraires ; mais il arrive que ce soit la revue qui fasse la fortune de la maison d’édition qui la soutient, comme le Mercure de France quand les symbolistes, par l’intermédiaire de Vallette, lui ont redonné vie, comme ce tut aussi le cas pour la Nouvelle Revue française de la librairie Gallimard. Elle peut aussi être liée à une institution d’enseignement, voire à un parti politique. Mais il n’est pas nécessaire que la solidité qu’assure un tel soutien à une revue doive se payer par une absence d’initiative. Car une revue ne se définit pas seulement par son éditeur ; le comité de rédaction ou le directeur qui l’animent sont beaucoup plus décisifs. Ils en font un lieu de recherches qui peut-être n’aboutiront pas immédiatement, peut-être même jamais, mais dont il est important pourtant qu’elles aient eu lieu. Le livre est l’expression d’un auteur, la revue doit savoir être celle d’un moment avec toutes les virtualités qu’il contient : dans certains cas, même, elle a fait plus que l’exprimer, elle l’a constitué ; les revues surréalistes sont sans aucun doute un témoignage plus fidèle des ambitions de ceux qui participèrent au surréalisme qu’aucun des livres qu’ils ont publiés individuellement. Il y a en effet dans le fait d’écrire une ambition collective, un désir de communauté que le livre est condamné à trahir et qui ne trouve son expression que dans le cadre de la revue. La revue, disions-nous en nous référant à l’étymologie, est d’abord critique. Cela n’implique pas qu’elle se limite à un examen rétrospectif des publications récentes, cela n’implique pas qu’elle ne soit que l’écho des livres qui viennent de paraître. En premier lieu, parce qu’elle donne à l’activité critique elle-même une autonomie relative qui interdit de penser ses rapports avec les œuvres « originales » sur le modèle de l’avant et de l’après, du maître et de l’esclave, de celui qui fait et de celui qui juge : elle permet à la critique d’être créatrice. Mais d’autre part aussi parce que la revue, du moins la revue littéraire, par bien des côtés concerne davantage l’avant-livre que l’après-livre : combien de poèmes, de contes ou de nouvelles, combien d’articles n’ont-ils pas d’abord paru isolément en revue avant d’être insérés dans un recueil.