Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

révolution russe de 1917 (suite)

L’insurrection

Le 6 novembre (24 oct.), le C. M. R. affiche une proclamation à Petrograd. Kerenski rassemble ses troupes (élèves officiers, quelques régiments) autour du palais d’Hiver. Le Préparlement se réfugie dans la neutralité. Moscou se prépare aussi à l’insurrection.

À Petrograd, les ponts coupés par l’état-major sont rétablis par les troupes du C. M. R. Les troupes du front refusent de marcher ou sont trop loin.

Lénine, craignant toujours la temporisation, quitte son refuge du faubourg de Vyborg et s’installe à Smolnyï pour contrôler le déroulement de l’insurrection. Dans la nuit du 6 au 7 novembre (24-25 oct.), les bolcheviks occupent les bâtiments officiels. Le croiseur Aurore menace le palais d’Hiver, que Kerenski abandonne pour le front.

Pendant que s’ouvre la séance du soviet de Petrograd, puis, dans la soirée, celle du congrès des soviets, le croiseur Aurore bombarde le palais d’Hiver, qui est pris le 8 novembre (26 oct.) au matin. Le Congrès des soviets — le Préparlement ayant été dissous dans la journée — annonce, dans un appel, l’avènement du nouveau pouvoir. Les anciens ministres sont prisonniers, et tout le pouvoir revient aux soviets, donc aux bolcheviks, qui y sont de peu — 343 sur 675 délégués au congrès — majoritaires. La révolution n’a pas fait 200 morts, un millier peut-être depuis mars.


Le pouvoir bolchevik

Le Conseil des commissaires du peuple, dirigé par Lénine, organe central du nouveau pouvoir, est formé le 8 novembre (26 oct.). Il a fallu, pour le constituer, lutter contre les tendances au compromis avec les autres partis socialistes, tendances fortes jusqu’au sein du parti bolchevik. Le soir, Lénine prend la parole au congrès des soviets. Accueilli par une immense ovation, il dit simplement : « Maintenant, nous abordons l’édification de l’ordre socialiste. » Deux décrets sont alors adoptés sur son initiative, sur la paix et sur la terre, qui inaugurent l’application du programme bolchevik.

Certes, la situation est encore difficile ; le général Petr Nikolaïevitch Krasnov (1869-1947) menace Petrograd, et des combats sont en cours à Moscou et en province ; les fonctionnaires des ministères se mettent en grève contre le nouveau pouvoir ; le syndicat des cheminots, les mencheviks, la douma municipale de Petrograd en appellent aux provinces contre les bolcheviks.

Pour se maintenir — à l’étranger, on ne lui donne pas trois jours à vivre —, le pouvoir des soviets va devoir mener une longue et sanglante guerre civile.


Le « modèle d’Octobre »

La révolution d’Octobre, première révolution moderne, n’était pour Lénine et pour Trotski que le prélude à la révolution européenne. L’échec de celle-ci a fait d’Octobre un modèle isolé. La stratégie du mouvement ouvrier est restée de longues années suspendue à l’interprétation de la révolution russe : la révolution doit être permanente selon Trotski ; elle se réalisera par étapes selon Staline. La part d’hésitations aux moments cruciaux, le rôle véritablement obsessionnel de Lénine montrent à quel point Octobre a tenu à peu, combien est dangereuse la réduction à un schéma ; si Lénine a fait preuve, tout au long, de la même détermination, c’est souvent contre une majorité au sein de son parti.

Rien n’est donc plus faux que l’image d’un parti menant de bout en bout les masses à la victoire sur une ligne sans faille : en février, l’insurrection est plus spontanée que désirée par les bolcheviks. En octobre, Lénine force la main du Comité central parce qu’il sent que les masses sont mûres. Les différences sociales entre la Russie de 1917 et les pays capitalistes avancés d’aujourd’hui ou même les pays du « tiers monde » rendent factice l’idée d’un « modèle d’Octobre ». On peut même penser que le rôle relativement effacé joué par la paysannerie en 1917 — voire la sous-estimation de son importance par Lénine — explique pour une part les déviations ultérieures de l’histoire de l’U. R. S. S. Les révolutions chinoises, la contestation en Europe et aux États-Unis s’éloignent des leçons d’Octobre. Mais il reste que l’essentiel d’Octobre est bien l’apparition, sur une échelle jamais vue, de formes directes d’exercice du pouvoir par les masses populaires elles-mêmes.

Les « thèses d’avril »

Reprenant les thèmes des « Lettres de loin », ces thèses célèbres ont été présentées par Lénine à la mi-avril 1917 devant le groupe bolchevik du congrès panrusse des soviets. Kamenev n’en acceptera — avec la majorité des dirigeants bolcheviks — qu’une publication sous forme d’article personnel de Lénine dans la Pravda.

• 1re thèse. Aucune concession à la politique de défense nationale.

• 2e thèse. « Le trait distinctif de la situation actuelle en Russie consiste en la transition de la première étape de la révolution, qui remit le pouvoir à la bourgeoisie [...], à sa seconde étape, qui remettra le pouvoir aux mains du prolétariat et des couches les plus pauvres de la paysannerie. »

• 3e thèse. Pas de soutien au gouvernement provisoire.

• 4e thèse. Les bolcheviks sont encore une infime minorité.

• 5e thèse. La tâche des bolcheviks est d’expliquer aux masses que « le soviet des députés ouvriers est la seule forme possible du gouvernement révolutionnaire ».

Et Lénine ajoute : « Nous ne voulons pas que les masses nous croient sur parole. Nous ne sommes pas des charlatans. Nous voulons que les masses se détachent par expérience de leur erreur. »

La suppression des corps de l’État (armée, police, bureaucrates...) découle du pouvoir des soviets. Les fonctionnaires élus et révocables reçoivent un salaire d’ouvrier.

• 6e thèse. Nationalisation des terres, remises aux soviets.

• 7e thèse. Nationalisation des banques.

• 8e thèse. Contrôle des soviets sur la production et la distribution.

• 9e thèse. Changement du terme de social-démocrate en celui de communiste.

• 10e thèse. Création d’une Internationale révolutionnaire.

Ces thèses sont l’affirmation première du programme révolutionnaire d’Octobre.

G. H.

➙ Communisme / Kerenski / Lénine / Nicolas II / Révolution russe de 1905 / Staline / Trotski / U. R. S. S.