Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Révolution française (suite)

Car c’est aussi un fait de cette société que cette permanence des nobles ; encore faut-il s’empresser de dire que ceux qui sont rentrés d’émigration ou ceux qui réapparaissent après s’être cachés n’ont pas « rien appris », s’ils n’ont rien oublié. Les nobles rejettent l’absentéisme de leurs pères, dont se plaignait la communauté rurale. Exilés de l’intérieur, ils s’appliquent à devenir de meilleurs gestionnaires de leur patrimoine, souvent sauvé de la mainmise de l’État par des gérants fidèles. Certains sont certes sans fortune ou presque ; d’autres, comme les Tascher ou les Caumont de La Force, ont une fortune évaluée en revenus à 25 000 ou 40 000 livres. Ils l’ont parfois préservée en s’alliant au régime nouveau et en lui prêtant leur expérience des armes. Bien avant Napoléon, les armées de la République ont été encadrées de généraux ou d’officiers subalternes sortis de la noblesse.

Mais la carrière militaire, qui permet l’ascension sociale, est désormais ouverte à tous, et les plébéiens y rencontrent les nobles. Ils forgent ensemble cette notion d’honneur qui sera un des ressorts de la société napoléonienne et qui est, comme jadis, contrainte exercée sur l’individu pour qu’il se dépasse lui-même et accepte le sacrifice suprême, mais ce sacrifice se fait pour la patrie nouvelle.

Vainqueurs ou vaincus ? Où ranger les paysans ? Dans leur plus grande masse, ceux-ci ont obtenu des satisfactions de la Révolution, mais elles ne sont pas, pour tous, aussi grandes. Le fossé se creuse entre ces « coqs de village », que l’Ancien Régime avait connus et qui ont profité de la Révolution pour arrondir leur bien, et les petits propriétaires parcellaires. Comme les brassiers, ces derniers sont obligés de se louer quand ils ne trouvent pas à prendre à bail une ferme ou une métaierie. À la moindre crise, ils s’endettent et parfois retombent dans les rangs des charretiers ou des valets de cour, guettés par la misère. Or, l’assistance est moins grande qu’autrefois dans ces communautés en voie de dissociation et où commence à régner l’individualisme. Aumônes et donations tendent à disparaître, et le curé resté en place ou revenu dans sa paroisse ne peut plus secourir l’indigent. Les projets d’assistance des Montagnards n’ont pas vu le jour. Les octrois rétablis, les municipalités n’ont pourtant pas suffisamment de fonds pour subvenir à toutes les demandes. Mais, pour l’heure, la situation matérielle des masses populaires rurales n’est critique que dans quelques régions. Dans l’ensemble, le pain reste à bon marché et l’émigration vers la ville est restreinte.

À la ville, c’est encore l’échoppe ou la boutique qui marquent le paysage, plus que la manufacture. Dans le monde du travail urbain, le « salariat de type ancien » l’emporte largement sur le prolétariat que connaîtra le xixe s. Sur les 2 millions de travailleurs qui forment les masses populaires urbaines, 400 000 sont des salariés de l’industrie concentrée. Le reste, ce sont encore des maîtres artisans qui travaillent au coude à coude avec leurs compagnons, mangent et parfois dorment sous le même toit qu’eux. Peu nombreux sont ceux qui, en vendant directement à la clientèle le produit de leur labeur, parviennent à sauvegarder une précaire indépendance. Les conditions de travail sont encore pénibles. Les journées commencent avec le lever du soleil et se terminent avec le jour. Pourtant, la revendication faite en l’an II de journées de travail écourtées qui permettent sinon, désormais, la participation au pouvoir politique, du moins le repos et le loisir demeure ça et là. L’utilisation de la main-d’œuvre féminine et de celle des enfants freine la revendication. La mentalité de ces travailleurs est encore celle du sans-culotte ; ceux-ci ne mettent pas en question le régime de la propriété : ce qui compte pour eux, c’est, avec le chômage écarté, le pain quotidien facilement acheté.

L’ascension sociale est-elle possible au sein de ce peuple ? La réponse des historiens n’est pas la même pour les différentes régions et les divers secteurs d’activité. Pour Toulouse, Jean Sentou montre que le monde de la boutique permet mieux que celui de l’artisanat le « transit social » vers les couches les plus élevées. À Rouen, des tisserands venus des campagnes environnantes parviennent, selon Jean-Pierre Chaline, à entrer dans les milieux de la « bonne bourgeoisie ». Cette perméabilité entre strates inférieures et strates supérieures de la société se retrouve parmi les gens de métiers, comme ceux des arts mécaniques.


L’État nouveau

L’État est l’expression de la souveraineté nationale. Cette souveraineté est le fait du peuple tout entier ; elle s’exprime lors des élections et aboutit à une délégation de pouvoir à des députés qui ne sont plus les élus de tels ou tels départements, mais qui sont considérés comme ceux de la France entière. Ces députés font la loi, qui, garantie de la Liberté et de l’Égalité, doit être respectée par tous. Cette loi est rendue exécutive et appliquée par des pouvoirs séparés. L’État est dissocié de toutes croyances religieuses, et la liberté de conscience est assurée à tous. Telle a été la volonté des révolutionnaires. Mais dans quelle mesure cette volonté est-elle devenue réalité ? Les historiens des institutions, tel J. Godechot, reconnaissent qu’il y a parfois loin des principes aux actes.

État et souveraineté nationale ? De l’an II à l’Empire, le suffrage universel est devenu une pratique constitutionnelle, mais il a été d’abord arraché par le peuple en armes à des hommes politiques qui avaient institué le suffrage censitaire. Il sera, par la suite, vicié par les notables ; il n’aura une application, encore limitée par le suffrage à deux degrés, que dans la période de 1792-93. La démocratie représentative s’est heurtée à la contestation de la sans-culotterie ; celle-ci était attachée à la démocratie directe, c’est-à-dire au contrôle étroit des « mandants » du peuple et à leur renvoi éventuel. Pour un sans-culotte de l’an II, le peuple peut, en des cas de péril grave, reprendre toute sa souveraineté et rassembler dans ses mains, ce qui était impensable pour un bourgeois de 1789, avec le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Mais ces mêmes bourgeois de 1789 avaient, en violation de leur propre principe, créé pour les besoins de leur cause une telle confusion des pouvoirs. La Constitution de 1791 reconnaissait en effet au roi, chargé de l’exécutif, des initiatives qui étaient théoriquement du ressort de l’Assemblée élue ; d’autre part, il était laissé à cette Assemblée des moyens d’intervention dans le domaine de l’exécutif. La guerre a, en fait, imposé la dictature d’une classe d’hommes ou d’un homme. Le Directoire*, qui a voulu, un temps, oublier cette vérité et permettre à l’opposition une certaine liberté dans le jeu parlementaire, en est mort.