Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

révolution (sociologie de la) (suite)

8. Les acteurs. Par définition, seule une fraction de l’élite peut effectivement s’emparer du pouvoir. Historiquement, la fraction de l’élite la plus à même de s’en emparer est formée par les cadres supérieurs de l’armée ; les aristocraties y réussissent plus rarement ; la bourgeoisie, en Occident, y est parvenue à l’occasion ; enfin, l’intelligentsia partisane apparaît, à l’heure actuelle, comme capable d’accéder au pouvoir. Il est entendu que ce n’est jamais le groupe social en tant que tel qui réussit une révolution, mais une minorité active qui recrute dans ce groupe. Quant au peuple, il ne fait jamais, à proprement parler, de révolution, mais participe à une révolution ; il ne prend pas, lui-même, le pouvoir, il aide une élite à le prendre par son soutien nu sa neutralité.

9. Les résultats politiques, c’est-à-dire le régime politique qui finit par s’installer à l’issue des événements révolutionnaires, quels qu’aient été les objectifs initiaux. Rares sont les révolutions qui débouchent sur un régime pluraliste ; la plupart donnent naissance à un régime monopoliste, où le pouvoir est concentré en quelques mains.

En combinant ces divers critères, en en confrontant les résultats obtenus à la réalité historique, on constate que cinq types de révolutions paraissent bien individualisés. La révolution la plus fréquente est la révolution nationale, suivie de près par la révolution militaire ; plus rares sont les révolutions libérale (ou pluraliste) et fasciste. Enfin, la révolution prolongée (1641 en Angleterre, 1789 en France, 1917 en Russie par exemple) est la plus fascinante et la plus célébrée, en raison de sa complexité et de la possibilité pour chacun d’y projeter ses propres rêves et aspirations.


Les facteurs des révolutions

Toute société est en permanence « grosse d’une révolution », mais cette possibilité ne se réalise qu’à l’occasion et, somme toute, rarement. Il convient de porter l’analyse sur deux séries de réalités : d’une part, les facteurs de perturbation de l’ordre social ; de l’autre, les facteurs qui déterminent la plus ou moins grande sensibilité des systèmes politiques aux perturbations, c’est-à-dire leur précarité.

Les premiers facteurs peuvent être, pour la commodité de l’exposé, regroupés en quatre catégories.


Les facteurs politiques

La guerre, qu’elle soit victorieuse ou perdue, peut avoir des conséquences révolutionnaires. Une guerre victorieuse — ou une série de guerres victorieuses — a des répercussions sur le système politique par l’obligation où se trouve le vainqueur d’accroître l’emprise étatique pour maîtriser un espace accru : le passage à l’empire s’accompagne de soubresauts, dont profitent généralement les militaires. Une défaite sans perte de l’indépendance entraîne souvent la déconfiture intérieure du régime, surtout si le recrutement militaire est démocratique et la guerre une affaire de tous. Lorsque la défaite fait tomber le vaincu au rang de province impériale ou de colonie, des révolutions baptisées « nationales » viennent de temps à autre, avec des résultats d’ordinaire négatifs, rappeler au vainqueur que sa domination se fonde sur une violence originelle. La croissance de l’État est une source importante de mouvements révolutionnaires. Si l’on convient d’entendre par « pouvoir » la possibilité d’imposer sa volonté à autrui, on conviendra aussi que le pouvoir repose, en dernier recours, sur la force. Dans une société complexe, l’usage de la force — ou la menace de son usage — est réservé à l’État, à son armée, à sa police et à son administration. Or il n’y a pas de limitation intrinsèque à l’usage de la force. Il s’ensuit que tout pouvoir tend vers l’absolu ; inversement, un pouvoir qui n’est pas absolu est limité par des contre-pouvoirs et des bornes naturelles. Ainsi, l’histoire des sociétés humaines peut être analysée à partir de l’extension de l’État et des réactions qu’elle détermine de la part des centres autonomes de pouvoir. D’une manière plus précise et plus quotidienne, l’emprise étatique tend à s’immiscer partout et provoque des réactions de défense de la part de la société civile. Comme, par ailleurs, l’appareil étatique est coûteux, son accroissement repose sur l’augmentation de la part des revenus retenus par la puissance publique : la résistance à l’impôt est une constante historique.


Les facteurs économiques

Ils paraissent moins efficaces. Cependant, il est certain qu’un phénomène massif comme la mutation industrielle n’a pas manqué de produire toute une série de perturbations par l’instabilité fondamentale qu’elle introduit dans les genres de vie, les positions et les relations entre groupes sociaux. Par contre, l’appréciation du rôle des crises économiques est plus difficile à formuler. Une crise qui éloigne fortement de l’assise économique habituelle dans une société donnée produit généralement des convulsions révolutionnaires : il en est ainsi des crises de subsistances récurrentes dans les sociétés agraires. D’autre part, une crise économique est d’autant plus perturbatrice qu’elle survient dans une phase de progrès économique : la frustration engendrée par des attentes déçues produit des soubresauts plus dangereux qu’une misère entrée dans les habitudes.


Les facteurs sociaux

Des perturbations révolutionnaires peuvent être introduites par le surgissement de groupes sociaux nouveaux, qui occupent une position stratégique dans le corps social ou qui peuvent faire pression sur lui par leur nombre. Le cas le plus fréquent est la création d’un corps de militaires de métier, dont les ambitions peuvent, à l’occasion, se tourner vers la politique. Rarissimes sont les exemples de groupes nouveaux issus d’une mutation économique. Les deux cas les plus célèbres sont l’apparition de la bourgeoisie en Occident aux xie-xiiie s. et celle du groupe des ouvriers d’industrie à partir du xixe s. Il convient de faire remarquer qu’il n’y a pas d’exemple de révolution politique menée et gagnée par les ouvriers en tant que tels, même si leur nombre et leurs revendications ont introduit des troubles dans les sociétés occidentales et modifié le paysage politique. Il est possible ou probable que la jeunesse est en passe, au xxe s., de présenter un nouvel exemple des perturbations provoquées par un nouveau groupe social. Il importe de renoncer à une illusion tenace qui veut faire de certains groupes sociaux les facteurs exclusifs de la révolution. Si, bien évidemment, chaque groupe social a tendance à défendre ses propres intérêts, au besoin au détriment de ceux des autres, les voies et les moyens de cette défense ne sont pas obligatoirement révolutionnaires. La probabilité qu’un groupe social réussisse à imposer à tous les autres ses propres vues est d’autant plus faible que ce groupe est toujours minoritaire. Si, pour déjouer ce handicap, les révolutionnaires étendent la définition du groupe social (en passant des ouvriers aux travailleurs par exemple), il en résulte que les clivages et les tensions apparaîtront à l’intérieur du groupe élargi ; les chances pour qu’ils s’atténuent suffisamment pour laisser la place à l’unité d’action sont, sauf exception, nulles. En fait, les conflits qui opposent les groupes sociaux concrets sont complexes, et nombreuses sont les combinaisons possibles, qui définissent à chaque fois une configuration révolutionnaire originale. Prétendre ramener toutes les révolutions à un modèle simple et répétable relève de l’illusion idéologique plus que de l’analyse scientifique. Par conséquent, parler de révolution bourgeoise, prolétarienne ou paysanne peut sembler abusif, même si, dans telle ou telle révolution, les bourgeois, les ouvriers ou les paysans jouent un rôle décisif par l’appui qu’ils apportent à telle ou telle minorité qui accédera en définitive au pouvoir.