Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

revenus (suite)

Concrètement, cet écart (notable dans certains cas) entre la rémunération salariale qui correspondrait à l’augmentation de la productivité de l’entreprise et celle qui est réellement et effectivement versée au salarié a été décrit sous le nom de glissement des salaires. Par cette expression, il faut entendre le décalage entre la rémunération (issue de plus en plus de la négociation collective) et celle qui est réellement acceptable pour l’entreprise. Ce phénomène peut prendre des formes très diverses : elles vont de la hausse pure et simple des taux horaires (ou des salaires aux pièces) aux formes plus subtiles de déplacement des qualifications, en passant par toutes les indemnités, primes ou gratifications, qui constituent alors des salaires déguisés. En effet, ces pratiques sont possibles en raison du degré d’autonomie considérable dont jouit l’entreprise dans sa politique des salaires, et cela même lorsque le contexte institutionnel est particulièrement favorable. Il est clair que, dans cette politique, la firme se laissera guider par les impératifs du marché : la hausse déguisée des rémunérations permettra à l’employeur d’éviter des interruptions de travail coûteuses en période de haute conjoncture, d’attirer la main-d’œuvre qualifiée qui lui fait défaut ou de ralentir son exode vers d’autres firmes. C’est ainsi qu’il fera face à l’absence de mobilité géographique et technique des travailleurs, qui, en période d’excès de demande dans certains secteurs de pointe, renforce encore le pouvoir de négociation des syndicats locaux. Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans un contexte institutionnel favorable à une politique de rémunérations salariales élevées, le glissement des salaires se fasse vivement sentir dès que des tensions se manifestent sur le marché de l’emploi.

De toute façon, la hausse des salaires provoque aussi celle des prix. Tout le système est ainsi emporté vers le haut, la liaison de base n’étant pas tellement l’enchaînement prix-salaires que l’enchaînement salaires-prix. Ainsi apparaît un facteur inflationniste original. Il n’est pas réellement nouveau dans sa nature, car la pression des coûts est toujours intervenue dans le processus inflationniste : mais elle accède maintenant à un rôle autonome essentiel dans la genèse de l’inflation. Les procédés déjà classiques de la politique budgétaire et monétaire sont ici impuissants, car ils s’attaquent à une seule forme d’inflation, celle qui résulte d’une demande excédentaire, alors que la cause première du phénomène est une hausse autonome des coûts, due au mouvement des revenus.


Les limites à ne pas franchir

Plusieurs solutions ont été envisagées. La première consisterait à accepter la hausse indéfinie des prix : il suffit de la formuler pour saisir immédiatement — malgré les tenants de l’inflation à petite dose — ses inconvénients. La deuxième viserait à l’accroissement délibéré du chômage pour détendre le marché du travail : en admettant même que l’argumentation théorique qui sous-tend cette proposition soit correcte — ce qui est bien contestable —, les aspects sociaux et politiques d’une telle solution la rendent inacceptables. La troisième solution s’analyserait dans un rétablissement du contrôle général de tous les revenus tel qu’il a été pratiqué pendant la guerre : dans une période où le « dirigisme » ne cesse de susciter des critiques véhémentes et où l’ambiance est, bien au contraire, celle d’une certaine forme de néo-libéralisme, un tel retour au passé serait probablement intolérable. Il ne reste alors que la solution intermédiaire de la « politique des revenus », qui cherche à agir sur la formation de ceux-ci non pas en édictant des règles autoritaires, mais en énonçant et en faisant admettre à tous les intéressés qu’il existe des limites à ne pas franchir si l’on veut que la liberté et la prospérité n’aboutissent pas à l’inflation perpétuelle ou à une succession de booms inflationnistes et de récessions plus ou moins dramatiques.

La politique des revenus apparaît ainsi comme une arme nouvelle dont on a besoin dans la situation économique présente pour lutter contre les tendances de l’inflation et assurer une croissance rapide et stable. Concrètement, elle cherchera à fixer le niveau des rémunérations salariales et non salariales souhaitable après qu’aient été déterminés le taux de croissance de l’économie, le taux de progression des investissements et de la consommation* privée. De tels objectifs supposent évidemment un accord des intéressés, comparable à celui qui est recherché dans le cas de la planification : à ce moment-là, on peut, d’ailleurs, considérer que la politique des revenus se situe dans la logique de la planification et qu’elle constitue un perfectionnement des instruments de régulation de l’activité économique.

Cependant, la réalisation pratique d’une telle politique se heurte à des difficultés considérables d’application. Par exemple, si l’on recourt à la méthode (généralement utilisée à l’étranger) consistant à rapprocher l’évolution des taux de productivité et des revenus primaires, deux sortes d’inconvénients vont apparaître. Dans cette optique, les hausses de salaires sont fixées globalement en fonction du taux de progression de l’économie. Or, en premier lieu, une progression donnée de la masse salariale peut résulter de mouvements très différents suivant les branches et les catégories professionnelles ; d’innombrables formules de compensation entre ces branches et ces catégories sont concevables pour un même résultat. Mais une difficulté s’élève dès le moment où il s’agit de redistribuer les gains de productivité entre entreprises, étant donné les phénomènes de contagion et de hiérarchisation, bien connus au sein de la masse salariale. En second lieu, en admettant même que la progression de la masse des salaires soit finalement limitée au chiffre souhaité sans qu’il ait été nécessaire de se livrer à des compensations arbitraires entre diverses catégories de salariés, il reste que cette limitation peut être obtenue par des processus divers qui ne sont pas économiquement équivalents. La masse salariale globale est le produit du volume de l’emploi (nombre de salaires, nombre d’heures de travail) par un taux moyen de rémunération ; à la limite, la stabilité de la masse salariale peut être obtenue par une hausse des rémunérations combinée avec la baisse de l’emploi : évidemment, il n’est pas nécessaire d’inventer une politique des salaires pour parvenir à un tel résultat. Mais, si cette éventualité est peu vraisemblable, il reste qu’une limitation indicative globale de la masse des salaires n’obtiendra vraisemblablement, au niveau de la branche ou de l’entreprise, que des résultats aléatoires ou même aberrants.