Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

rêve (suite)

La fonction du rêve reste plus difficile à cerner. En effet, quand on réveillait les sujets au début de chaque phase paradoxale pour les priver de rêve, on provoquait chez eux des troubles psychiques assez nets qui étaient surtout dus aux réveils successifs. Aujourd’hui, on peut faire des privations sélectives de phase paradoxale sans entraîner de dommages apparents chez l’adulte, même après plusieurs mois de privation. Mais combien d’années a-t-il fallu pour s’apercevoir de la nocivité des rayons X ? Il est permis de penser que la phase paradoxale, qui dépend de structures situées dans le tronc cérébral, lequel commande des fonctions vitales, et qui apparaît si précocement au cours de l’ontogenèse, est d’une grande importance fonctionnelle. Malheureusement, chaque auteur en est réduit aux hypothèses. La dernière en date est celle de Jouvet, qui assigne au rêve (phase paradoxale) un rôle de reprogrammation périodique des comportements instinctifs de chaque espèce. Mais, chez l’homme, il n’y a pas d’instinct, au sens éthologique du mot. Nous proposons donc de considérer que le rêve a une pluralité de fonctions interdépendantes : une fonction de décharge — cathartique ou purgative —, connue depuis longtemps ; une fonction de stimulation du système nerveux central pendant le sommeil, prouvée par la physiologie ; une fonction de substitution (le monde intérieur remplace le monde extérieur, et le rêve remplace l’action) ; enfin une fonction de liaison entre les différents niveaux de notre vie psychique (conscient et inconscient), entre toutes les étapes de notre vie (passé proche et lointain).

Si la psychanalyse semble actuellement moins intéressée par le rêve que du temps de Freud, la biologie et la psychologie en ont fait aujourd’hui un de leurs objets de prédilection. Or, le danger des recherches contemporaines semble double : confondre les domaines de recherche et tenter de réduire le psychologique au biologique. Quant au psychanalytique, rien ne semble pouvoir menacer son autonomie.

A. B.

➙ Sommeil.

 S. Freud, Die Traumdeutung (Vienne, 1900, 8e éd., 1929 ; trad. fr. la Science des rêves, Alcan, 1926, nouv. éd. l’Interprétation des rêves, P. U. F., 1967) ; Über den Traum (Vienne, 1901, trad. fr. le Rêve et son interprétation, Gallimard, 1925, nouv. éd., 1969). / G. Roheim, The Gates of the Dream (New York, 1952 ; trad. fr. les Portes du rêve, Payot, 1973). / Aspects anatomo-fonctionnels de la physiologie du sommeil (C. N. R. S., 1965). / R. Caillois et G. E. von Grunenbaum (sous la dir. de), le Rêve et les sociétés humaines (Gallimard, 1967). / E. Hartmann, Biology of Dreaming (Springfield, Illinois, 1967 ; trad. fr. Biologie du rêve, Dessart, Bruxelles, 1970). / L. Madow et H. L. Snow, The Psychodynamic Implications of the Physiological Studies on Dreams (Springfield, Illinois, 1970). / L’Espace du rêve, numéro spécial de la Nouvelle Revue de psychanalyse (Gallimard, 1972). / C. Kayser, le Sommeil et le rêve (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1973). / W. B. Webb et H. W. Agnew, le Sommeil et le rêve (Masson, 1975).

Réveil (le)

Mouvement protestant du xixe s.


Lorsqu’un mouvement spirituel, après avoir rayonné une vie conquérante, s’enlise dans les pesanteurs du dogmatisme intellectuel et de l’autoritarisme institutionnel, il se trouve toujours, parmi ses membres les plus fervents, quelques-uns pour désirer avec ferveur un changement radical. Certains, perdant cœur et patience, s’en vont ailleurs chercher une nourriture et une chaleur dont ils sont sevrés ; d’autres persévèrent, attendant et hâtant dans la prière des jours meilleurs au sein même de l’institution sclérosée, à laquelle la reconnaissance pour ce qu’elle a été dans le passé leur interdit d’être infidèles. Il arrive qu’ils voient se lever le matin d’un nouveau jour et qu’un vent vivifiant balaie les conformismes moraux et les fixismes doctrinaux : c’est alors que les historiens et les sociologues parlent de « réveil ».

Ainsi, en Angleterre, après la révolution de 1688, dans l’état lamentable de l’Église d’alors, se produisit le réveil méthodiste (v. méthodisme), dont on sait quels fruits durables il porta. Il en fut de même en Allemagne avec le jaillissement piétiste des xviie et xviiie s. (v. piétisme). Un réveil n’est pas toujours un feu de paille ; dans la mesure où il ne fait pas le vide, mais, au contraire, retrouve un contact vivant avec les origines de la foi, il peut redonner à la communauté chrétienne un essor durable. En général, trois caractéristiques s’y retrouvent : une ferveur d’amour à l’égard du Christ et des frères, le cœur devenant le centre de la piété et de la communication ; l’insistance sur certains grands thèmes évangéliques comme la conversion ou le baptême du Saint-Esprit ; un sens enfin de l’universelle mission de l’Église envers tous les hommes et, partant, une renaissance du zèle missionnaire.

La période dite « du Réveil » se situe, pour le protestantisme* de langue française, au début du xixe s. : la Révolution française est terminée et, avec elle, la grande peur qu’elle a inspirée aux croyants ; l’Empire — qui, à beaucoup, est apparu plus comme le prolongement de la Révolution que comme sa domestication — a été vaincu ; la Restauration triomphant, on peut de nouveau se tourner vers les « vraies valeurs » et cultiver une piété personnelle et une vie de l’âme auxquelles les grands bouleversements historiques récents n’avaient pas été propices. Tout normalement, et avec un siècle de retard, on retrouve le contact avec les intuitions du piétisme et on les transpose dans des contextes nouveaux.

C’est encore une fois Genève qui joue le rôle de capitale spirituelle pour le protestantisme francophone : Nikolaus Ludwig von Zinzendorf (1700-1760) avait fondé en 1741 une forte communauté « morave », semblable à celles qu’il avait créées en Allemagne. C’est d’elle que naît, vers 1810, une sorte de société de piété et d’activité chrétiennes, la Société des amis, qui, malgré son nom, n’a que de très vagues rapports avec la spiritualité quaker* : elle rassemble un certain nombre d’étudiants en théologie qui ne tardent pas à subir l’influence décisive de la baronne Barbara Juliane von Krüdener (1764-1824), grande dame d’origine balte, amie du tsar Alexandre Ier et, dit-on, inspiratrice de la Sainte-Alliance. Évangéliste et bienfaitrice des miséreux, la baronne de Krüdener n’hésite pas, malgré ses origines et ses relations, à entrer en conflit avec les puissants, ce qui provoquera finalement son expulsion de Genève, où elle est arrivée en 1813, et du Wurtemberg, où elle a mené de nombreuses missions à la fois pour Jésus-Christ et contre Napoléon, qu’elle hait « d’une parfaite haine ». Visionnaire extatique et d’une piété fortement teintée d’érotisme, elle s’en ira mourir en Crimée, après avoir profondément marqué ce petit groupe d’étudiants sensibles et les avoir mis en contact avec plusieurs des grands courants spirituels d’alors : le méthodisme de John Wesley*, le réformisme social de Jean Frédéric Oberlin (1740-1826), l’évangéliste du Ban de la Roche, en Alsace. Elle partie, ses disciples rencontrent vers 1816 Robert Haldane (1764-1842), ancien officier de marine écossais, devenu prédicateur du réveil méthodiste ; sa solide piété, nourrie de sève biblique, les guérira petit à petit des excès romantiques de la baronne : une fois de plus, c’est l’Épître aux Romains, lue avec assiduité, au printemps de 1817, sous la conduite de Haldane, qui sera le départ d’une nouvelle aventure spirituelle.