Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Restauration (suite)

De 1816 à 1819, les mesures prises par Decazes contre les ultras et la mise à l’écart du comte d’Artois avaient reçu l’approbation des milieux libéraux. Mais trois ans de lutte contre la droite n’ont toujours pas abouti à dégager ce centre royaliste et modéré. Chaque élection voit au contraire l’opposition de gauche gagner du terrain, et, quand en 1819 à la suite d’un scrutin désastreux Decazes tancé par Louis XVIII se décide à changer de cap, la rupture est consommée entre les doctrinaires et le gouvernement.


Thèmes et terrains de luttes sous la Réaction (1820-1830)

Decazes chassé du gouvernement après l’assassinat du duc de Berry, l’expérience libérale a vécu. Fondée sur l’hypothèse centriste, elle n’était pas viable dans l’état du rapport des forces politiques d’alors. La droite, électoralement vaincue, et souvent par des procédés douteux, demeure néanmoins partout présente, riche, influente, assurée du soutien de l’Église. L’immense majorité des royalistes se reconnaît bien plus dans les propos de Villèle* : « Annulez la classe moyenne, la seule que vous ayez à redouter », que dans les savantes dissertations des Archives philosophiques de Royer-Collard. Entre l’aristocratie et la haute bourgeoisie, le compromis est impossible. L’exclusivisme politique de la classe au pouvoir, qui monopolise les charges et se refuse à tout partage, exaspère les tensions. Il y a plus. L’espoir d’accéder aux bonnes places dans l’Administration se réduisait d’autant plus que, à la chasse aux postes opérée par les émigrés dès 1814, s’était ajouté le rajeunissement des cadres sous l’Empire. Derrière le conflit entre la jeunesse libérale et la vieille aristocratie, on devine des ambitions insatisfaites, des rancunes et des jalousies.


Racines idéologiques de l’intransigeance de la droite

Face au libéralisme, fils de la Révolution, la pensée traditionaliste, par essence contre-révolutionnaire, ne peut supporter aucun compromis. C’est ce qu’exposent ses brillants théoriciens : Joseph de Maistre* (1753-1821) [Du pape, 1819 ; les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821] et le vicomte de Bonald* (1754-1840) [Essai analytique sur les lois naturelles de l’ordre social, 1800 ; Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, 1827]. Une place particulière doit être faite à l’abbé Félicité de La Mennais*, alors ardent défenseur d’un ultramontanisme assez anachronique. La droite royaliste fonde son action sur les principes d’obéissance aux hiérarchies traditionnelles, de reconnaissance des inégalités naturelles et de la prééminence des valeurs religieuses.


L’école

Elle devient l’enjeu d’une lutte âpre entre libéraux et ultras. Il s’agit moins de lutter contre l’analphabétisme (la France compte alors 50 p. 100 d’illettrés) que de contrôler les esprits. L’ordonnance royale de 1816 constitue la première intervention officielle de la Restauration dans le domaine de l’instruction populaire. L’instruction primaire est assurée en majeure partie pour les garçons par les frères de la Doctrine chrétienne, ou dans l’Ouest par les frères de Ploërmel, une fondation lamennaisienne. Cet enseignement, quoique inégal, est d’une qualité nettement supérieure à celui qui est dispensé par les sœurs enseignantes, dont le dévouement ne supplée pas à l’insuffisance pédagogique, et surtout à celui des maîtres d’école laïques. Le métier d’instituteur n’est en effet qu’une activité annexe, qu’on exerce parallèlement à la profession de menuisier ou de cabaretier. Les efforts des mutualistes, comme ceux de Benjamin Appert dans le Nord, pour promouvoir les méthodes anglo-saxonnes, sont compromis par l’hostilité des pouvoirs publics et des milieux cléricaux, qui subodorent des relents d’impiété ou de libéralisme. Le combat entre tenants des « bons principes » et adversaires de l’« obscurantisme » prend une dimension nouvelle. Villèle rétablit en 1824 le poste de ministre des Affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique au profit de Mgr de Frayssinous (1765-1841), évêque d’Hermopolis. Les collèges royaux, héritiers des lycées impériaux et pépinière de cadres de l’Administration, sont soumis à un étroit contrôle. Le personnel enseignant, recruté après enquête préalable, doit faire montre d’un rigoureux conformisme religieux et politique. L’anticléricalisme renaît, cheval de bataille favori des libéraux. Des débats d’une tenue douteuse s’organisent autour des congrégations et des Jésuites, surtout sous le règne de Charles X, considéré comme le chef du parti prêtre et qu’on accuse de s’être fait ordonner en secret ! La presse et les brochures libérales ne tarissent pas d’évocations scandaleuses sur les mœurs du clergé enseignant, dont la plupart relèvent de l’affabulation.


La liberté de la presse

Elle est aussi l’enjeu d’une lutte implacable. Le régime de la presse a été modifié cinq fois sous la Restauration, et chaque coup de barre à droite restreint la liberté d’expression. Les journaux du temps s’adressent à un public fortuné, le seul à pouvoir supporter le prix élevé des abonnements. La droite dispose du Drapeau blanc, de la Quotidienne, de la Gazette de France, étroitement dépendants des subsides officiels. Les libéraux ont le Constitutionnel. Un des organes les plus influents est le Journal des débats, qui devient, après la disparition du Conservateur, la tribune de Chateaubriand*, entré dans l’opposition après son éviction du ministère en 1824. À partir de 1822, le gouvernement aggrave le régime de la presse. On crée les délits d’outrage à la religion et au droit héréditaire, voire carrément le délit d’opinion, dit « de tendance ». La compétence des juridictions passe des jurys aux tribunaux correctionnels. Contre l’étouffement de la presse se constitue en 1827, sous l’égide de Chateaubriand, la Société des amis de la liberté. Quant aux arguments utilisés de part et d’autre, ils ne brillent pas toujours par leur niveau intellectuel ni par leur sérénité. La recrudescence de la criminalité est allègrement imputée par les royalistes à d’obscures menées jacobines. Le Journal des débats, qui se veut d’une bonne tenue, voit dans chaque vote défavorable le signe annonciateur d’une Saint-Barthélemy des opposants et prédit le retour prochain des dragonnades.