Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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République (IVe) (suite)

Dès 1945, la nécessité politique d’intégrer des éléments issus de la Résistance et d’éliminer certains cadres jugés compromis sous le régime de Vichy, la réintégration des prisonniers libérés, l’impératif économique de ramener à un niveau raisonnable l’encadrement des armées conduisent à une épuration dont les critères demeurent discutés, puis, en 1946, à un dégagement des cadres de 40 p. 100 des officiers et de 45 p. 100 des sous-officiers de carrière. Ces mesures, qui modifient les statuts établis, provoquent un sérieux malaise dans l’ensemble de la hiérarchie militaire, privent les armées du concours de nombreux officiers expérimentés et donnent le signal d’une crise de recrutement des écoles militaires. Dans le même temps, tandis que le général de Lattre* de Tassigny, nommé chef d’état-major général (1945), tente d’insuffler aux unités un esprit nouveau, fondé sur le goût de l’effort et du beau, l’armée est peu à peu entraînée dans le guêpier indochinois. Les militaires de carrière en supportent le poids (175 000 hommes en 1952) dans un climat d’indifférence, voire d’hostilité de l’opinion. De cette coûteuse aventure, terminée tragiquement à Diên Biên Phu en 1954, l’armée conservera une vive amertume, mais aussi une solide expérience de la guerre révolutionnaire (v. Indochine [guerre d’]).


L’évolution des armées

La stabilité relative en Europe a permis à l’armée de terre de poursuivre une évolution amorcée dès 1942. Chars et cavalerie ont été fusionnés dans l’arme blindée-cavalerie, les transmissions et le matériel, détachés du génie et de l’artillerie, ont conquis leur autonomie. En 1954, faisant suite à l’aviation d’observation d’artillerie, est créée l’aviation légère de l’armée de terre, ou A. L. A. T. Enfin, la reprise des fabrications d’armement* permet la sortie, de 1950 à 1955, des premiers blindés français de l’après-guerre : engin blindé de reconnaissance (E. B. R.), chars et canons automoteurs « AMX »...

Quant à l’armée de l’air, elle est équipée en 1945 de matériels alliés (« Spitfire », « Mustang », Marauder « B-26 », « Dakota ») ou allemands (Junker « 52 ») très hétéroclites, et c’est avec ces avions fatigués et en nombre insuffisant qu’elle doit s’engager de nouveau en Indochine, puis en Algérie. Elle y assumera, en liaison avec l’aéronavale, des missions de transport (ravitaillements, parachutages, évacuations...), de bombardement et surtout d’appui au sol. En Algérie, elle engagera à terre des unités de fusiliers et de commandos de l’air. En France, le territoire est divisé depuis 1946 entre les quatre régions aériennes de Dijon, de Paris, de Bordeaux et d’Aix-en-Provence ; depuis 1949, une partie de l’aviation tactique est intégrée dans le dispositif allié de l’O. T. A. N.


La guerre froide

Entraînant la conclusion des traités de Bruxelles (1948) et de l’Atlantique* Nord (1949), la guerre froide rend aux armées la conscience de leur utilité. La nomination, en 1948, du général de Lattre comme commandant en chef des forces terrestres de l’Europe occidentale, puis celle des généraux Juin* (1951-1956) et Valluy (1956-1960) à la tête du secteur Centre-Europe de l’O. T. A. N. témoignent de la place reprise par la France dans l’organisation militaire alliée. L’aide américaine reçue au titre du programme d’assistance militaire (1949), relayée désormais par les fabrications d’armement nationales, autorise un renouvellement partiel des matériels, tandis que la réouverture des écoles de guerre (1948) et la création d’un Institut des hautes études de défense nationale (1948) marquent la reconstitution de l’enseignement militaire supérieur. Des recherches sur l’adaptation des unités à la guerre nucléaire aboutissent à la mise sur pied de divisions expérimentales, et, en 1954, le gouvernement décide d’entreprendre les recherches fondamentales qui doivent conduire à la fabrication de l’arme nucléaire par la France. En 1955 sont regroupés à Colomb-Béchar tous les organismes d’études et d’expérimentation des missiles.

À cette époque, la reconstitution de l’industrie aéronautique, détruite à 95 p. 100 en 1945, permet de remplacer dans l’armée de l’air les appareils étrangers par des avions de construction française, tels l’« Ouragan », premier appareil français à réaction, le « Nord 2501 » (1953), le « Mystère » (1954), le « Vautour » (1955) et le « Mirage III » (1958). Les effectifs de l’armée de l’air passent de 91 000 hommes en 1951 à 137 000 en 1955, et son budget passe de 23 à 31 p. 100 du budget militaire.


La guerre d’Algérie

Quelques mois après Diên Biên Phu, la Toussaint de 1954 marque en Algérie* le début d’une nouvelle épreuve, où l’armée sera engagée plus totalement encore qu’en Indochine. Le développement de l’insurrection conduit le gouvernement, au printemps de 1955, à envoyer en Algérie des divisions constituées avec tout leur personnel, y compris les jeunes appelés accomplissant leur service militaire. L’année suivante, cette forme de guerre exigeant des effectifs toujours plus nombreux, il est décidé de mobiliser 2 500 officiers de réserve et de rappeler ou de maintenir sous les drapeaux pour une durée de six à neuf mois les hommes ayant accompli leurs obligations légales (18 mois). Ces mesures portent l’armée de terre de 670 000 hommes en 1956 à 740 000 en 1957 (dont 400 000 en Algérie). Le budget militaire atteint 26,8 p. 100 du budget global (soit 7 p. 100 du P. N. B.).

En novembre 1956, l’expédition de Suez (v. Israël) se solde, pour les forces françaises qui y sont engagées, par une déception d’autant plus vive qu’elles s’étaient senties militairement maîtresses de la situation.

Impliquées chaque jour davantage dans l’imbroglio algérien, les armées, profondément déçues de l’inutilité de leurs sacrifices en Indochine, en Tunisie et au Maroc, découragées par les hésitations des gouvernements entre la fermeté et la faiblesse, sont préparées à soutenir l’avènement d’un pouvoir fort, qui s’engagerait à « définir une Algérie nouvelle indissolublement liée à la France ». Cet état d’esprit explique leur adhésion enthousiaste au retour du général de Gaulle lors de la crise de mai-juin en 1958. Il marque une évolution profonde dans la tradition militaire française et sera l’origine de graves malentendus entre l’armée et les premiers gouvernements de la Ve république.

B. de B.