Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

République (IVe) (suite)

Le temps du centre droit (1952-1954)

Après la rupture de la Troisième Force, le mouvement continu qui porte depuis 1945 la majorité de l’extrême gauche vers le centre droit aboutit à la constitution de ministères à base quadripartite (radicaux, U. D. S. R., M. R. P. et indépendants) [8 mars 1952 - 21 mai 1953], auxquels s’adjoignent des membres de l’Union des républicains d’action sociale (U. R. A. S.), républicains sociaux issus du groupe parlementaire R. P. F., désavoué par le général de Gaulle le 6 mai 1953. Politiquement libéral et financièrement conservateur, Antoine Pinay, par son investiture inattendue le 6 mars 1952, a, en effet, divisé le R. P. F. : 27 députés sur 117 lui apportent ce jour-là leurs suffrages ; le 12 juillet, ils constituent même un groupe parlementaire dissident et indépendant, l’Action républicaine et sociale (30 membres et 2 apparentés). Le président du Conseil, qui bénéficie de l’appui de l’opinion publique modérée, réussit à freiner l’inflation. Mais il est contraint, par la reprise de la hausse des prix en août, à bloquer ces derniers le 11 septembre à leur niveau du 31 août ; il s’aliène alors une fraction de ses amis libéraux. Affaibli par la stagnation économique, qui résulte de sa politique de déflation, critiqué par le M. R. P., qui, officiellement, lui reproche de porter atteinte aux allocations familiales et, officieusement, de ne pas avoir fait ratifier le traité de Paris sur la C. E. D., qu’il a pourtant signé le 27 mai, Antoine Pinay préfère démissionner le 23 décembre. La récession, qui frappe alors la France en 1952-53, n’empêche pas la poursuite de cette expérience de droite avec les ministères René Mayer (8 janv. - 21 mai 1953) et Joseph Laniel (28 juin 1953 - 12 juin 1954). Le premier, qui aurait besoin de rallier les élus du R. P. F. pour disposer d’une majorité stable, est accablé par le problème européen : la ratification éventuelle de la C. E. D. divise les partis. Si les communistes et les gaullistes y sont hostiles et les membres du M. R. P. favorables, tous les autres partis, même ceux de la majorité, sont divisés, en particulier la S. F. I. O. Aussi le gouvernement Mayer est-il finalement renversé par le vote hostile de 71 députés R. P. F. sur 83, à propos de pouvoirs économiques et financiers. Abandonné le 6 mai 1953 par le général de Gaulle, qui ne désire plus cautionner sa politique du sigle R. P. F., le groupe parlementaire de ce nom devient le 26 mai l’Union des républicains d’action sociale ; le 26 juin, ses membres achèvent de s’intégrer au régime en apportant leurs suffrages à Joseph Laniel (1889-1975) au terme d’une longue crise. Ce ralliement facilite l’élection à la présidence de la République, le 23 décembre, au treizième tour de scrutin et par 477 suffrages sur 871, d’un modéré non marqué par une prise de position sur la C. E. D., René Coty (16 janv. 1954 - 8 janv. 1959).

Ministre des Finances sans interruption du 28 juin 1953 au 20 janvier 1955, président du Conseil du 24 février 1955 au 24 janvier 1956, Edgar Faure fait voter le 11 juillet 1953, puis le 13 août 1954 deux lois de pouvoirs spéciaux qui lui permettent d’agir par décrets en matière économique et financière. Après une année blanche (1953), le deuxième plan, dit « plan Hirsch », encadre l’expansion. Élaboré en vertu du décret du 12 décembre 1951, son contenu n’est, pourtant, approuvé que le 27 mars 1956, alors qu’il couvre la période s’étendant du 1er janvier 1954 au 31 décembre 1957. Sa réalisation est financée par le Fonds de développement économique et social (F. D. E. S.), créé en juin 1955 ; elle l’est également par l’autofinancement et par l’épargne, qui est sollicitée par des groupements d’industries nouvellement constitués, tel le G. I. S. (Groupement des industries sidérurgiques). Les commandes off shore, la construction par les États-Unis de bases aériennes en France aux frais de l’O. T. A. N., la prise en charge partielle par les États-Unis des dépenses de la guerre d’Indochine stimulent la production et la hausse des salaires sans que soit vraiment affectée la stabilité des prix.

La France, qui est devenue exportatrice de produits agricoles et qui bénéficie même en 1955 d’une balance commerciale et surtout d’une balance des comptes en excédent de 407 millions de dollars, peut alors reconstituer ses réserves d’or et de devises, entamer le remboursement de sa dette extérieure et libérer par étapes ses échanges de 18 p. 100 en septembre 1953 à 74 p. 100 en avril 1955 et à 82 p. 100 en avril 1956.

Mais certaines mesures économiques prises à l’origine par le gouvernement Laniel (recul de l’âge de la retraite dans les entreprises nationalisées) provoquent une grève générale des services publics du 7 au 25 août 1953. En même temps, la situation s’aggrave en Afrique du Nord : le sultan du Maroc Muḥammad V est éloigné en Corse le 20 août par le général Guillaume et remplacé le jour même par son oncle Muḥammad ibn ‘Arafa (20 août 1953 - 1er oct. 1955). Elle se dégrade encore plus en Indochine. Le sort de cette dernière se scelle à Diên Biên Phu où la garnison française capitule le 7 mai 1954, alors que se tient à Genève depuis le 26 avril une conférence internationale sur le problème indochinois.

Durement ressenti en France, le désastre fait éclater les divisions de la majorité, ébranlée par les péripéties de l’élection présidentielle du 23 décembre 1953 et par la querelle de la C. E. D., qui rapproche épisodiquement gaullistes, communistes et chefs de l’armée (discours du maréchal Juin à Auxerre le 31 mars 1954). Le 12 juin, le gouvernement Laniel tombe, victime d’un réquisitoire de Pierre Mendès France, qui lui succède.


La parenthèse Mendès France (19 juin 1954 - 6 févr. 1955)

L’opinion publique pense que Pierre Mendès France est capable de restaurer l’autorité de l’État et de lever les hypothèques coloniales. Radical-socialiste, il réunit les ailes gauches réformistes de différents partis. Il est soutenu par les socialistes (qui lui refusent pourtant leur participation) et par les républicains sociaux, mais il a contre lui le M. R. P. et une partie des modérés. Il réussit tout d’abord à signer dès le 20 juillet 1954 les accords de Genève, entraînant le partage en deux du Viêt-nam et la neutralisation du Laos et du Cambodge. Le soulagement de la France est grand : sept ans et demi de guerre ont coûté près de 100 000 morts et environ 3 000 milliards d’anciens francs. En Afrique du Nord, le 31 juillet (discours de Carthage), le président du Conseil reconnaît le droit de la Tunisie à l’octroi de l’autonomie interne, premier pas vers l’indépendance. Ensuite, bien qu’il ait tenté, pourtant, de faire atténuer le caractère supranational de la C. E. D. lors de ses entretiens de Bruxelles du 19 au 22 août, il renonce à engager dans le débat de ratification l’existence de son gouvernement, afin d’en maintenir la cohésion. L’Assemblée peut donc refuser sans difficulté la C. E. D. le 30 août, arrêtant provisoirement la construction de l’Europe, sans pour autant empêcher le réarmement de l’Allemagne, consacré par les accords de Paris du 23 octobre, qui intègrent ses forces dans l’O. T. A. N. Le gouvernement, qui s’aliène ainsi définitivement le M. R. P., heurte en outre les modérés par le dirigisme de son programme économique et social, dont Edgar Faure assure la réalisation ; d’autre part, il mécontente électeurs et députés de l’Ouest en prenant le 20 novembre douze décrets antialcooliques, qui restreignent en particulier les privilèges des « bouilleurs de cru ». Enfin, il inquiète le M. R. P. et le P. C. F. en faisant voter le 30 novembre pour renforcer la stabilité ministérielle une révision constitutionnelle. Celle-ci rétablit en effet les pouvoirs législatifs du Conseil de la République et laisse en place le président du Conseil en cas de dissolution ; surtout, elle n’exige plus la majorité absolue pour l’investiture du président du Conseil, mais la maintient pour le refus de la confiance. Dans le même dessein, le gouvernement Mendès France propose le rétablissement du scrutin d’arrondissement le 5 janvier 1955. En fait, ce dernier projet aurait déterminé sa chute, si celle-ci ne l’avait été par le déclenchement de l’insurrection algérienne le 1er novembre 1954. Considérant, comme le déclare le 12 novembre son ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, que « l’Algérie, c’est la France », le gouvernement refuse toute concession à l’égard de la « sédition » et nomme le 25 janvier 1955 Jacques Soustelle gouverneur général de l’Algérie. Gaulliste, certes, mais connu pour avoir été un homme de gauche actif avant 1939, celui-ci se heurte aux partisans de l’Algérie française avant d’en devenir le leader. Et c’est l’un d’eux, d’ailleurs un radical, René Mayer, qui, le 5 février, prononce le réquisitoire décisif entraînant le 6 la mise en minorité du chef du gouvernement, auquel les parlementaires reprochent en outre son style : nomination de ministres sans consultation des partis, contacts directs par la radio avec l’opinion publique, etc.