Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Renaissance (suite)

Mais le maniérisme, qui atteint son apogée dans cette période tout en la débordant (le Corrège est déjà par certains côtés un maniériste, et la tendance se prolonge en peinture jusqu’au début du xviie s.), ne la recouvre pas tout entière et ne peut se définir simplement. Quelles sont les origines de cette « maniera », caractérisée par l’allongement et la torsion des lignes, la complication de l’arabesque, la couleur vive et froide, l’érotisme raffiné ? Exagération d’épigones virtuoses forçant le ton, faute d’avoir quelque chose à dire après les grands maîtres ? Manifestation d’angoisse devant la crise des valeurs chrétiennes et l’effondrement du rêve idyllique des humanistes ? Retour à un art de cour précieux, résurgence du « gothique* international » ? Reflet du double caractère chevaleresque et pastoral des fêtes de la cour de Toscane comme des écrits de l’Arioste* ?... Tout cela peut se conjuguer. Ce qui est manifeste, en tout cas, c’est la variété des formes que prend ce maniérisme : grâce un peu morbide, mais souvent exquise d’un Pontormo* aussi bien dans ses compositions religieuses que dans ses évocations de la vie campagnarde ; distinction froide d’un Bronzino dans ses portraits ; plus tard, subtilité ingénieuse d’un Vasari et de son équipe dans le décor mythologique et symbolique du studiolo ducal au Palazzo Vecchio de Florence. Mais, à l’autre pôle, apparaissent la frénésie de Michel-Ange dans son Jugement dernier, la violence de Daniele da Volterra, la sensualité lourde de Jules Romain* au palais du Te de Mantoue. Et, de l’emphase au dépouillement, on recherche un hypothétique « maniérisme architectural » dans ce même palais du Te, comme plus tard dans les décors du palais Pitti et des jardins Boboli à Florence, aux terrasses, grottes et fontaines des villas romaines de Pirro Ligorio (villa Pia, villa d’Este à Tivoli), voire chez les grands architectes vénitiens, Sansovino* et Sammicheli.

Ce maniérisme florentin, importé en France par le Rosso* et le Primatice*, règne d’emblée sur l’école de Fontainebleau*, renouvelant, par l’entremise des gravures qui en reproduisent les compositions, tout le répertoire des arts décoratifs français. Grâce à Dominique Florentin (Domenico Del Barbiere), il transforme la traditionnelle sculpture champenoise et touche aussi un artiste tel que Jean Goujon*, dont les nymphes et les caryatides ont envers lui une dette considérable. Par contre, les romanistes flamands, tel Frans Floris* de Vriendt, seraient plutôt attirés par Rome, par la vision tourbillonnante du Jugement dernier de la Sixtine.

En Espagne, si le maniérisme des peintres de Tolède et de Valence reste un peu compassé, si celui de Séville, importé par des Flamands, est plus robuste et expressionniste, si Morales*, en Estrémadure, retrouve dans ses Vierges et ses Christs douloureux un sentiment pénétrant, tout gothique, c’est dans la sculpture de bois polychrome et doré, à Valladolid, que se révèle une création originale et forte : le type en est donné par le génie tourmenté d’Alonso Berruguete* (retable de San Benito de Valladolid), avec ses figures de prophètes et d’ascètes décharnés, tordus comme des sarments.

Mais, d’autre part, un large secteur des arts européens, celui de l’architecture, suit un chemin inverse du maniérisme. En Italie même, c’est vers un style plus grave, plus dépouillé que s’orientent les architectes à mesure qu’on avance vers le milieu du siècle : en témoignent la puissante simplicité de la coupole dessinée par Michel-Ange pour Saint-Pierre de Rome et, à Venise, les affirmations robustes de masses et de volumes de Sansovino et de Sammicheli.

Mais il est surtout frappant de voir ailleurs, en France et dans la péninsule Ibérique — avec l’apparition d’une nouvelle génération d’architectes qui font le voyage de Rome (Delorme, Machuca) et se nourrissent des traductions de Vitruve* —, le passage d’un italianisme fleuri et ornemental à un culte conscient et intellectualisé de la « Sainte Antiquité ». Désormais, la grammaire des Anciens, leurs canons de proportions, l’emploi correct des ordres, le goût de la symétrie passent au premier rang. C’est en France la génération des « classiques » : le tandem Lescot*-Goujon au palais du Louvre, Delorme* et Bullant en Île-de-France (Anet, Écouen...) et, en province — avec plus de préciosité, voire d’emphase —, Hector Sohier à Caen* et Nicolas Bachelier à Toulouse*.

En Espagne, la floraison est parallèle, avec les grandes créations de Pedro Machuca à Grenade (palais de Charles-Quint, à l’incomparable cour circulaire), de Rodrigo Gil de Hontañón à Salamanque (collège des Irlandais) et à Alcalá (façade de l’université), de Alonso de Covarrubias à Tolède* (Alcazar), à la fois novatrices et traditionnelles (tours d’angle, déploiement des motifs héraldiques, etc.). Au Portugal, Joâo de Castilho passe presque sans transition du « manuélin » gothique à la Renaissance très pure d’Évora et de Tomar. On notera la suprématie de l’Espagne quant à l’architecture religieuse, plus timide en France. Grenade et sa région demeurent à l’avant-garde. Diego de Siloé* à la cathédrale de Grenade, Andrés de Vandelvira à la chapelle du Salvador d’Úbeda et à la cathédrale de Jaén emploient les structures gréco-romaines d’une manière originale et organique, avec une richesse décorative sans surcharge. On doit parler ici non pas de maniérisme, mais d’un classicisme d’inspiration et d’aspiration « universaliste ».


Le dernier tiers du xvie siècle

Deux faits dominent cette période assez confuse, encore insuffisamment étudiée sur le plan européen et qui prolonge le maniérisme, mais avec des éléments et des éclairages nouveaux. Le premier est la généralisation des formes de la Renaissance, d’un vocabulaire maintenant commun à toute l’Europe. Si important que restent ses survivances souterraines (notamment dans l’Europe du Nord), le gothique est éliminé, sauf en ce qui concerne l’emploi de la voûte d’ogive dans les églises. Aux Pays-Bas (hôtel de ville d’Anvers), en Angleterre (collèges [Oxford] et châteaux de l’époque élisabéthaine) et surtout dans les villes des pays germaniques et de l’Europe centrale, une architecture civile renaissante est née — Renaissance nationalisée, « impure » et pittoresque avec ses hauts pignons aigus, ses toits en gradins, ses « oriels » saillants.