Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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religion (sociologie de la) (suite)

3. L’approche sociologique se différencie enfin d’autres approches pratiquées par d’autres sciences non théologiques, dites également sciences humaines des religions : anthropologie, ethnologie, psychologie clinique ou expérimentale, histoire, géographie, phénoménologie, philosophie... Avec elles, la sociologie entretient des relations de voisinage tantôt hospitalier et tantôt sourcilleux, parfois des relations de compénétration (psychologie sociale, sociologie historique...). Elle s’en distingue cependant soit par sa tradition scientifique spécifique (Saint-Simon*, Auguste Comte*, Herbert Spencer*, Marx*, Engels*, Max Weber*, Ernst Troeltsch [1865-1923], Joachim Wach [1898-1955], Émile Durkheim*, Marcel Mauss*, Gabriel Le Bras, etc.), soit par des procédures de recherches qui lui sont propres (enquête empirique, analyse documentaire, monographies, langage mathématique), soit par des formalisations ou des mises en perspective qui représentent son domaine singulier (morphologie, typologie, fonctionnalisme, dynamique culturelle, etc.). Cette sociologie dite « religieuse » ou « des religions » est, en outre, partie prenante à l’émergence, aux avancées ou aux vicissitudes soit de la sociologie générale, soit des sociologies particulières : sociologie politique, sociologie de la culture, sociologie du développement, sociologie du loisir ou du travail, du travail rural ou du travail industriel, de l’intégration ou du conflit, de la ville ou du village, des organisations ou des mouvements sociaux.

Dans les dernières décennies, elle s’est découpée internationalement en trois grands ensembles : une sociologie paraconfessionnelle dans des centres ou des conférences animés à partir des grandes confessions chrétiennes (catholicisme, protestantisme, orthodoxie) ; une sociologie para-idéologique dans des instituts des sciences de la religion et de l’athéisme en U. R. S. S. ainsi que dans plusieurs démocraties populaires ; une sociologie indépendante dont le noyau a été le Groupe de sociologie des religions et dont la plate-forme internationale s’est trouvée dans le sous-comité de sociologie des religions au sein de l’International Sociological Association (ISA).

Ces trois orientations tendent, maintenant, à se rencontrer, voire à s’unifier malgré les accentuations antagonistes mises par les uns sur le poids des déterminismes sociaux et par les autres sur le jeu des libertés humaines dans l’explication ou/et dans la compréhension du phénomène religieux.

Le minimum méthodologique commun aux diverses approches sociologiques est, en effet, de discerner, de dégager, de décrire, de formaliser et même de mesurer une correspondance entre un phénomène religieux et un phénomène social ; le phénomène religieux peut s’avérer aussi bien un phénomène attestataire d’une société donnée et de son ordre établi qu’un phénomène contestataire, se traduisant par l’exode d’une telle société, la grève à l’égard de ses comportements dominants ou même la révolte contre cette domination.

Les divergences apparaissent lorsqu’il s’agit de connoter cette correspondance en termes de cause et d’effet. Les unes interprètent le phénomène religieux en termes de « superstructure », déterminée en dernière instance par la dynamique des infrastructures démographiques, technologiques, économiques, etc. D’autres assignent au contraire au phénomène religieux un premier rôle mobilisateur et polarisateur sans lequel l’heure de la prétendue dernière instance n’aurait jamais sonné. D’autres, enfin, s’en tiennent à la complexité d’une interaction dialectique où les deux phénomènes en correspondance sont connûtes chacun et simultanément en termes de cause et d’effet à l’intérieur d’un tout social structuré : des hommes font des dieux qui font les hommes qui font des dieux qui font les hommes. Le phénomène religieux exprime ainsi une création en circumincession. C’est probablement Émile Durkheim qui, après Max Weber, a approfondi cette dialectique avec le plus de raffinement. Selon lui, en effet, un phénomène religieux est lié à un mouvement social à la manière dont, en thermodynamique, la chaleur ou le feu sont liés à des mouvements physiques. Le phénomène religieux relève ainsi d’une thermodynamique sociale. Les mouvements sociaux sont la cause du feu qu’est le phénomène religieux, et c’est ce qui est observé très empiriquement par Durkheim dans les cultes de possession décrits dans son ouvrage les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Mais, de même que, sans le feu, les tiges de bois mort ne deviendraient pas un foyer, de même, sans l’incandescence du phénomène religieux, les composants d’une société demeureraient ceux d’une société froide, c’est-à-dire d’une société qui ne serait pas encore une société, car une société n’est elle-même que lorsque brûle en elle le feu de son culte ou, du moins, son dérivé, la flamme de sa culture. Une expérience sociale du sacré s’identifie ainsi avec une expérience sacrale de la société. La religion est chose sociale non pas parce qu’elle serait le « reflet » d’une société toute faite, mais parce qu’elle est l’emblème d’une société se faisant.


Religion et société globale

Quelle définition le sociologue peut-il donner du phénomène religieux ? Peut-être pourrait-on avancer que la religion est une viabilisation du sacré*, c’est-à-dire l’ensemble des procédures doctrinales, culturelles et organisationnelles par lesquelles on assure ses voies d’aller et ses voies de retour à l’expérience du sacré. On peut préférer le terme de viabilisation à d’autres termes qui ont été également suggérés, comme administration ou routinisation, termes qui impliqueraient une nuance péjorative. Car si les procédures de la religion sont une retombée sociologique et, pour ainsi dire, la lave refroidie de l’expérience toujours un peu volcanique du sacré, elles représentent aussi les multiples manières de rendre pérenne et transmissible ce qui, sans elles, serait éphémère et intransmissible. L’expérience du sacré, qu’elle soit personnelle ou collective, est une expérience simultanément fascinante et redoutable, exaltante et aliénante, mêlée d’extases et de délires, équivoquement et doublement folle, au sens où Érasme emploie ce mot.