Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Réforme (suite)

Au plan socio-économique aussi, les choses ont changé : la féodalité s’est largement déconsidérée dans les entreprises plus qu’ambiguës de croisades* qu’elle a menées au Proche-Orient contre les musulmans et dans le sud de la France contre les hérétiques, du xie au xiiie s. Elle s’y est de surcroît ruinée, et c’est ainsi que l’on voit émerger une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie*, industrieuse, souvent cultivée et, en tout cas, ennemie des désordres ; comme elle est riche, celle-ci ne va pas tarder à influencer la politique des clercs et des chevaliers. Jakob Fugger*, le Riche, banquier d’Augsbourg, est le type de ces hommes d’argent qui sont, par leur astuce et leur volonté de s’enrichir, les maîtres véritables d’une époque où hiérarchie et féodalité passent au second plan. S’ils le veulent, ils font et défont un empereur. Ils ne tarderont pas à favoriser la naissance d’une Église où le gouvernement des notables laïques exclut, à droite, le conservatisme dépassé des grands d’hier et, à gauche, les utopies révolutionnaires des paysans, ces derniers étant les pauvres et les exploités d’alors. Ainsi, comme elle est rendue possible par l’émergence de personnalités nationales de plus en plus individualisées, la Réforme correspond à l’avènement de la bourgeoisie et à son influence décisive sur les affaires, la politique et le négoce. Elle ne tardera pas à le payer lourdement, car plus encore que le sens de l’universel conservé par les princes de l’Église et l’héroïsme manifesté par la féodalité, le service des intérêts matériels les plus immédiats qui caractérise la bourgeoisie s’opposera à une réforme vraiment radicale, c’est-à-dire évangélique et populaire, de l’Église captive (derrière les trois murailles de l’institution romaine : distinction entre clercs et laïques, monopole de l’interprétation scripturaire réservé au magistère et monopole de la convocation du concile par le seul pape, dira Luther dans le De captivitate... de 1520). Il est évident que les trois grands principes évangéliques de reconstitution des communautés — sacerdoce commun des baptisés, intelligibilité universelle de l’Écriture et participation de tous, spécialement de ceux qui ont déjà une fonction civile, au gouvernement de l’Église — vont petit à petit donner le pouvoir dans l’Église à ceux qui savent lire et écrire... et ont l’habitude des affaires publiques.

Dans le domaine culturel aussi, l’unité s’effiloche : aussi bien la scolastique n’est-elle pas restée à la hauteur d’un Anselme* de Canterbury ou d’un saint Thomas* d’Aquin : les épigones de Guillaume* d’Occam, franciscain anglais du xive s., défendent une théologie qui allie une conception d’un Dieu complètement arbitraire à la nécessité pour l’homme d’accomplir une infinité de bonnes œuvres sans avoir jamais aucune certitude concernant son salut éternel. Nourri de cette doctrine, Luther va connaître une véritable agonie spirituelle et chercher avec une ardeur inlassable l’authentique substance de l’évangile. Mais là encore, la Réforme s’inscrit dans tout un courant : le renouveau des études littéraires, le goût retrouvé de l’Antiquité, de ses langues et de son histoire font que d’Érasme* à Lefèvre d’Étaples une foule d’« humanistes » se livrent à un passionnant travail de recherches archéologiques, linguistiques, philosophiques (pour traduire le Nouveau Testament, à la Wartburg, Luther se servira du texte grec publié par Érasme en 1516 ; comme lui, d’ailleurs, et c’est typique, Calvin reçoit essentiellement une formation profane de juriste et une solide culture philosophique).

Cette soif d’un retour aux sources va tout naturellement conduire nombre de catholiques du temps à relire l’Écriture et, ayant comparé son contenu avec la prédication moyenne de l’Église, à se sentir attirés vers la Réforme. On reste confondu devant le nombre d’hommes d’une compétence intellectuelle de premier chef qui gravitent autour des réformateurs et de ceux qui les protègent : par exemple, à la cour de Heidelberg, où, en 1563, le prince Électeur entreprend de faire rédiger un catéchisme qui sera le premier grand texte commun aux réformés et aux luthériens. La Réforme se présente, dès le départ, comme inscrit dans un immense renouveau culturel ; partout où elle s’implantera, elle sera un très puissant facteur culturel ; car « la Bible des simples », désormais, ce ne sont plus les cortèges de statues des grandes basiliques ; c’est l’Écriture elle-même ; il faut donc que les simples sachent lire. C’est dire que tous les pays atteints par la Réforme sont entraînés dans un processus d’instruction-éducation qui a d’éminentes conséquences positives au niveau de la civilisation. L’école est, avec le centre médical, un des éléments indispensables de toute nouvelle implantation protestante en pays de mission.

Sur le plan strictement ecclésial, la nécessité d’une réforme s’était depuis longtemps fait sentir, mais, qu’il se soit agi d’individus isolés ou d’ordres monastiques (Bernard* de Clairvaux et l’ordre cistercien*, Pierre Valdo et les « pauvres » de Lyon au xiie s. ; François* d’Assise et les Franciscains au xiiie s. ; John Wycliffe* au xive s. ; Jan Hus* au xve ; etc.), qu’il se soit agi de conciles ou d’assemblées d’Église (conciles de Constance [1414-1418] et de Bâle [1431-1442], Ve concile du Latran [1512-1517] ; états de l’Église de France de 1484 et assemblée du clergé de 1493, etc.), la structure romaine empêche toute transformation profonde : on corrige des abus, on ne change rien aux causes qui les ont engendrés et qui doivent être décelées dans une désaffection des dirigeants de l’Église eux-mêmes pour l’évangile, dont ils ont comme égaré la clé. La bonne nouvelle de la libération radicale apportée à tout homme par la personne, la parole, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, confessé comme le Christ, est comme perdue, ensevelie sous un monceau de textes juridiques, sous le poids insupportable de rites, de principes et de commandements qui ligotent l’homme au lieu de lui permettre de respirer mieux et de s’épanouir dans cette vie en attendant une éternité de joie et de louange. Tributaires de toute l’espérance amassée par des générations de chrétiens médiévaux, persuadés, selon le mot de Lucien Febvre, que ce qu’on reprochait alors fondamentalement à l’Église « ce n’était pas de mal vivre, mais de mal croire », Luther, Zwingli, Calvin et tous les autres s’attelleront au problème clé, celui de la doctrine, mieux : du message, de la confession publique de la foi pour ce temps de fermentation et pour l’âge nouveau en train de naître. Reprenant les grandes intuitions des Wycliffe et des Hus, c’est vers l’Écriture qu’ils se tournent, en quête de la grâce. Et, lorsqu’ils ont saisi (ou plutôt : été saisis par) la Parole libératrice, si la hiérarchie, voulant les maintenir dans la soumission, cherche à leur imposer le silence, ils s’y refusent : comment taire la vérité pour satisfaire l’autorité ? Celle-ci aurait-elle une autre justification possible que le service humble et désintéressé d’un évangile qu’elle ne possède pas et qui, au mieux, peut la traverser, en se servant d’elle comme d’un canal de communication ? La Réforme, c’est très exactement le pari décisif pour une vérité contraignante, à laquelle l’Église, sa prédication et ses structures ne peuvent cesser d’être soumises sans immédiatement cesser d’être légitimes.