Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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réalisme socialiste (suite)

Théorie

Le réalisme socialiste est défini dans les statuts de l’Union des écrivains comme « la méthode artistique fondamentale des écrivains soviétiques, exigeant de l’artiste une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire » et lui imposant « une tâche de transformation idéologique et d’éducation des travailleurs dans l’esprit du socialisme ».

Cette définition implique :
— une gnoséologie et une esthétique réalistes, la première postulant l’existence d’une réalité objective antérieure à la connaissance et indépendante d’elle, la seconde assignant à l’art une fonction parallèle à celle de la science, mais remplie par d’autres moyens (l’image concrète au lieu du concept abstrait) [de ce point de vue, le réalisme socialiste s’oppose au « formalisme » agnostique, qui fait de l’œuvre d’art une réalité autonome] ;
— l’optimisme historique, qui fait de l’histoire la valeur suprême et le sens ultime de la vie humaine (à cet égard, le réalisme socialiste s’oppose au « naturalisme », qui, en envisageant la réalité présente ou la condition humaine en général en dehors de toute perspective historique, aboutit au pessimisme) ;
— l’engagement de l’artiste au service de l’idéal socialiste.

Formulée de façon à rallier la majorité des compagnons de route, cette définition assez vague aboutit donc, en fait, à exiger de l’écrivain l’adhésion à la doctrine marxiste (dans la mesure où celle-ci se présente non comme une idéologie, mais comme la science même de l’histoire « dans son développement révolutionnaire ») et la soumission au parti : la notion de partinost, présentée à l’origine comme une simple prise de conscience par l’écrivain de la portée politique de son œuvre, finit par se réduire à l’acceptation pure et simple de la discipline du parti.

Les statuts de l’Union des écrivains spécifient encore que le réalisme socialiste « assure à la création artistique une latitude exceptionnelle pour la manifestation d’initiative créatrice, le choix de formes, de styles et de genres divers ». Cependant, l’existence même d’une esthétique officielle étend les impératifs idéologiques au domaine de la forme et donne à tout jugement critique une portée politique. Le réalisme socialiste aboutit par là à l’instauration d’une nonne esthétique contraignante qui couronne et conditionne l’évolution de la littérature russe dans la seconde moitié des années 20.


Pratique

Au point de vue formel, la littérature du réalisme socialiste se caractérise par un retour à la tradition après la période d’essor novateur des années 1905-1925. La poésie revient à des formes classiques inspirées de la poésie sociale du xixe s. et du folklore ; dans l’œuvre particulièrement caractéristique d’un Mikhaïl Vassilievitch Issakovski (1900-1973), elle ne se distingue plus guère de la chanson. Dans la prose, revenue au premier plan, le style « dynamique » et « ornemental » des années 20 est répudié sous l’étiquette du « formalisme ». La nouvelle s’efface devant le roman, redevenu le genre dominant de la littérature russe et qui prend pour modèle l’objectivité plastique et l’ampleur historique du roman tolstoïen : le roman-épopée, à la façon de Guerre et Paix, est la forme que prend l’évocation rétrospective de la fin de l’ancien régime et de la révolution chez la plupart des romanciers soviétiques de la première génération (Alexis Tolstoï, Cholokhov, Fedine, Fadeïev, Kataïev). Au théâtre, les expériences d’avant-garde d’un Vsevolod Emilievitch Meyerhold (1874-1942) sont répudiées : le système de Konstantine Sergueievitch Stanislavski (1863-1938), figé en dogme, engendre une dramaturgie du quotidien qui évite les conflits aigus de l’actualité.

L’« homme nouveau », tel qu’il est forgé par la lutte pour une société nouvelle, est le thème central du réalisme socialiste. Le Poème pédagogique (1933-1936) de Makarenko* est le modèle d’une littérature qui peint la régénération de l’individu par son intégration à la collectivité. Mais c’est la création du « héros positif », incarnation de l’idéal de l’homme nouveau, qui devient bientôt l’objectif principal. Dans le roman de Nikolaï Alekseïevitch Ostrovski (1904-1936) Et l’acier fut trempé (1932-1934), l’arrière-plan de la guerre civile donne à ce personnage un relief héroïque. Dans les romans d’actualité, où les conflits réels de la société soviétique, déchirée par la collectivisation, l’industrialisation et bientôt la terreur, sont estompés, le héros positif, identifié au dirigeant du parti, devient une espèce de surhomme toujours maître de lui et qui triomphe sans peine de tous les obstacles.

La guerre renforce toutes ces tendances : le roman historique fleurit, exaltant les traditions nationales et le personnage du chef ; le roman de guerre, avec la Jeune Garde (1945) de Fadeïev et Un homme véritable (1946) de Boris Nikolaïevitch Polevoï (né en 1908), retrouve la dimension héroïque du « héros positif ». Elle met au diapason du réalisme socialiste des écrivains proscrits, tels qu’Akhmatova ou Pasternak. Du même coup, elle fait passer sur la littérature russe un vent de liberté qui provoque dès août 1946 une brutale reprise en main et une réaffirmation par Andreï Aleksandrovitch Jdanov (1896-1948), porte-parole de Staline, des normes de plus en plus restrictives du réalisme socialiste. La condamnation de la satire et du lyrisme intime en la personne de Mikhaïl Mikhaïlovitch Zochtchenko* (1895-1958) et d’Akhmatova ne laisse place qu’à une littérature conventionnelle, qui ignore les difficultés et les conflits de la vie réelle, et qui simplifie à l’extrême l’image de l’homme : les « prix Staline » des années 1947-1952 (le Chevalier de l’Étoile d’or de Semen Petrovitch Babaïevski [né en 1909], le Bouleau blanc de Mikhaïl Semenovitch Boubennov [né en 1909], Loin de Moscou de Vassili Nikolaïevitch Ajaïev [1915-1968], le Caractère moscovite d’Anatoli Vladimirovitch Sofronov [né en 1911]) sont particulièrement caractéristiques à cet égard.