Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

Ralegh (sir Walter) (suite)

L’année de l’accession au trône anglais de Jacques VI Stuart, roi d’Écosse (qui devient Jacques Ier d’Angleterre) [1603], vit Ralegh impliqué dans d’obscurs « complots », fabriqués pour discréditer à la fois l’homme et la politique de guerre à outrance et d’expansion, dont il pouvait devenir le chef de file. Condamné à mort pour haute trahison sur un témoignage insignifiant, Ralegh évita l’échafaud, mais fut enfermé à la Tour, où il resta douze ans. Ces années étoffèrent considérablement la dimension historique du personnage. Souvent détesté sous Élisabeth, il devint peu à peu le porte-parole le plus en vue de l’opposition naissante à l’absolutisme désinvolte et paresseux de Jacques Ier, en même temps que le dernier survivant des grands capitaines élisabéthains. Il multiplia les offres de service pour la Guyane et les écrits sur des questions politiques brûlantes. En 1608, pour le prince héritier Henri de Galles (qui mourut en 1612), il entreprit une Histoire du monde depuis la création dont il publia en 1614 un premier et unique volume. En orchestrant le thème des châtiments que Dieu envoie aux monarques et aux peuples, l’ouvrage dénonçait en filigrane, sous le couvert de l’histoire, les façons de gouverner du roi.

Au début de 1616, cependant, dans l’espoir de remplir les caisses du royaume, le roi laissa libérer Ralegh et l’autorisa à prendre la tête d’une nouvelle expédition en Guyane. Malgré l’ampleur des moyens réunis et l’enthousiasme qu’il souleva, ce « dernier voyage » fut un fiasco, et le Ralegh qui rentra en Angleterre au printemps de 1618 était un homme vieilli et condamné. Ni le soutien de l’opinion populaire ni une tentative de fuite en France n’évitèrent à Ralegh l’exécution capitale, avant laquelle il prononça un célèbre « dernier discours » qui le fit entrer aussitôt dans la légende.

La personnalité de Ralegh est longtemps restée une énigme, que l’étude du détail de sa carrière et de ses écrits peut seule permettre de percer. Ceux-ci comprennent une correspondance, des poèmes peu nombreux, mais très nouveaux, des écrits politiques imprégnés de la pensée de Machiavel exactement comprise, des récits d’actions de guerre et de voyages, et cette History of the World, qui fut l’un des grands livres de la génération de Cromwell et le best-seller du xviie s. anglais. Au-delà d’une carrière à la fois brillante et décevante, et d’une propension incoercible à projeter de lui-même des images calculées pour plaire, tromper, ou déplaire selon les moments, on discerne une intelligence plus celtique qu’anglaise d’une exceptionnelle qualité d’invention, une absolue liberté de démarche dans le domaine intellectuel comme dans les autres, et une pensée située au carrefour entre les idées les plus vigoureuses de la première Renaissance italienne, l’émergence du nationalisme anglais, protestant, insulaire et expansionniste, et son prolongement puritain, et les courants déistes qui commençaient à affleurer en Angleterre. La gloire de Ralegh est d’avoir semé de grandes idées d’avenir dans un pays qui se sentait menacé, pauvre en hommes et en moyens, et encore incertain de ses vocations. Son drame est d’avoir trop souvent, sur trop de thèmes et avec trop de clarté dédaigneuse ou narquoise, montré ces voies d’avenir : on lui en sut peu de gré. L’ironie de son destin est que cet aristocrate hautain, fort peu scrupuleux sur les moyens, féru d’ésotérisme et libre penseur, ait été simplifié par l’histoire jusqu’à devenir pendant trois siècles, pour des générations puritaines ou victoriennes, un héros et un modèle.

P. L.

 E. Edwards, The life of Sir Walter Ralegh, with his Letters (Londres, 1868 ; 2 vol.). / D. B. Quinn, Raleigh and the British Empire (Londres, 1947 ; nouv. éd., 1962). / E. A. Strathmann, Sir Walter Ralegh, a Study in Elizabethan Scepticism (New York, 1951). / P. Lefranc, Sir Walter Ralegh écrivain, l’œuvre et les idées (A. Colin, 1968).

Rameau (Jean-Philippe)

Compositeur français et théoricien de la musique (Dijon 1683 - Paris 1764).



Un grand parmi les plus grands

Saint-Saëns qualifiait Rameau de plus grand de tous les compositeurs français, et, peu après, Debussy* lui dédiait l’admirable Hommage qu’on sait. Cette position privilégiée dans l’histoire de notre art, il n’est guère que deux autres noms qui puissent la lui disputer, sans d’ailleurs la lui ravir : Debussy, précisément, et Berlioz*. Berlioz à qui, de prime abord, tout semble l’opposer, mais à qui le relient pourtant de mystérieuses affinités : avant l’auteur de la Fantastique, celui de Dardanus se distingua par un sens prophétique du timbre qui fait de lui l’un des grands pionniers de l’orchestration moderne. Et, en dépit de préjugés bien ancrés, fondés sur l’ignorance et sur de mauvaises traditions d’interprétation, Rameau, comme Berlioz, est un génie fougueux, emporté, impétueux, un maître du trait fulgurant et incisif. Au théâtre, la mobilité, la plasticité de son discours l’opposent au statisme et au formalisme de tous ses contemporains français et étrangers, même les plus grands. Mais le Berlioz de la fin, le classique virgilien des Troyens, renouera spontanément avec la grandeur noble et sans emphase, avec la concision et la vérité psychologique qui demeurent les plus belles qualités de la tragédie lyrique ramiste. Remonter à la vérité de Rameau à travers ses plus grands héritiers, Debussy et Berlioz, n’est-ce pas plus logique que de le rechercher derrière Wagner et Gluck, comme on l’a fait trop souvent jusqu’ici ? Mais c’est que les études ramistes ont été trop souvent négligées dans son ingrate patrie, qui n’a même pas pu mener à bien l’édition complète de ses œuvres, entreprise à la fin du siècle dernier sur l’incitation de Saint-Saëns. Les rares réalisations discographiques consacrées à ses œuvres de théâtre proviennent également de l’étranger, et pour que son admirable musique revive pleinement en France, au concert comme à la scène, il faudra tout d’abord restaurer une véritable tradition d’interprétation, surtout dans le domaine du chant. Après sa mort, Rameau tomba dans un trop rapide oubli, et aujourd’hui, en pleine vogue populaire de Vivaldi ou de Telemann, ce grand parmi les plus grands demeure dans leur ombre. Il y a pourtant plus de quarante ans que son exégète enthousiaste, Paul Marie Masson, avait proclamé cette vérité évidente : que, sur le plan strictement musical, Rameau était le seul contemporain de Jean-Sébastien Bach à pouvoir soutenir la comparaison avec celui-ci ; prenez l’allemande ou la courante de la Suite en « la », prenez la Forqueray, prenez le second trio des Parques (d’Hippolyte et Aricie) ou vingt autres pages aussi géniales : vous n’en trouverez chez aucun auteur, ancien ou moderne, qui les surpassent, et bien peu qui les égalent !