Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Racine (Jean) (suite)

La « conversion »

La charge d’historiographe du roi — que Racine reçut en 1677, conjointement avec Boileau et avec une gratification de 6 000 livres — était incompatible avec la pratique du théâtre et avec la fréquentation des comédiennes : il fallait rompre avec des habitudes chères ou bien renoncer à une dignité inespérée. Selon l’usage, la charge d’historiographe revenait à des gens de qualité : Louis XIV, en choisissant deux bourgeois, surprit la Cour et fit beaucoup de mécontents. Mme de Lafayette et Mme de Sévigné laissent entendre que cette nomination explique à elle seule le mariage de Racine et son éloignement du théâtre ; le poète, ayant déjà atteint la gloire littéraire, n’allait pas laisser échapper la gloire mondaine, qu’il n’avait pas encore et qu’il n’avait cessé de poursuivre depuis la Nymphe de la Seine à la Reyne. Le dégoût provoqué par la cabale de Phèdre, la lassitude d’un genre de vie dont il avait épuisé les plaisirs, l’accusation de la Voisin dans l’Affaire des poisons ne seraient que des circonstances secondaires : cela n’aurait pas suffi à déterminer sa résolution. Racine songeait pourtant à écrire une Iphigénie en Tauride (la Bibliothèque nationale possède le plan du premier acte) et, selon le témoignage de ses deux fils, un Œdipe et une Alceste.

Si la nomination d’historiographe explique l’abandon du théâtre, entraîne-t-elle la conversion ? Boileau, à qui échut le même honneur, ne modifia pas son genre de vie. C’est ici que se place l’événement le plus discuté de l’existence de Racine, sa conversion. Pour les croyants, point de problème : la grâce de Dieu, si elle ne tombe pas au hasard, vient à son heure. Racine en était arrivé à cette conviction qu’il devait choisir entre Dieu et le théâtre ; Dieu l’a emporté, et Racine est revenu à la religion de son enfance ; il est entré spirituellement à Port-Royal et a essayé de mettre en pratique la prière de M. Hamon : vivre pour Dieu. Mais, pour les indifférents et les sceptiques, un tel revirement fait scandale ; ils l’expliquent par l’opportunisme, la courtisanerie, voire l’hypocrisie. Ils déclarent que Racine adopta délibérément une attitude en conformité avec sa nouvelle position sociale, avec l’évolution des mœurs et de la Cour. Le règne de Mme de Montespan allait bientôt finir, et celui de Mme de Maintenon commencer. Racine, qui a « cultivé » (c’est Boileau qui parle) l’une et l’autre, ne pouvait aider davantage à sa carrière de courtisan qu’en affectant la dévotion. Ils font remarquer que Racine n’interdit jamais la représentation de ses tragédies profanes, qu’il corrigea avec soin les éditions collectives de ses œuvres (1687 et 1697) et qu’il s’entendit à constituer sa fortune, puisqu’en 1696 il acheta pour la somme énorme de 55 000 livres une charge de conseiller-secrétaire du roi. Déjà en 1690, Racine avait obtenu une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre en versant 10 000 livres à la fille du précédent titulaire. Son anoblissement lui valut des armoiries qu’il fit enregistrer : un cygne d’argent becqué et membré de sable sur champ d’azur. En 1695, Louis XIV lui donna l’appartement du marquis de Gesvres au château de Versailles et, honneur suprême, il l’invita à Marly. Les détracteurs de Racine jugent qu’un tel souci des honneurs et des biens temporels ne s’accorde pas avec la dévotion. C’est là un point de vue d’hommes modernes ; ceux qui vivaient sous un monarque de droit divin en jugeaient autrement : à leur yeux, Racine s’était « converti ».

Après son mariage avec Catherine de Romanet, une parente de son cousin Nicolas Vitard, en 1677, Racine vécut en bon époux et en bon chrétien. Ses sept enfants crurent tous avoir une vocation religieuse : quatre de ses filles entrèrent dans les ordres ; seule l’aînée se maria. Racine détourna ses fils (dont Louis [1692-1763]) de toute activité littéraire ou artistique et les exhorta à la piété la plus stricte. Il s’efforça de réparer le mal qu’il avait causé à Port-Royal en défendant autant qu’il le pouvait une secte toujours plus menacée, en plaidant sa cause auprès de Mme de Maintenon, enfin en écrivant l’admirable Abrégé de l’histoire de Port-Royal, sa dernière œuvre, dont Raymond Picard dit : « L’extrême humilité de l’écrivain qui s’efface devant la solennité des faits édifiants qu’il rapporte donne au récit une pureté admirable ; on ne saurait pousser plus loin le dépouillement. Chaque phrase a je ne sais quelle intensité contenue, et les événements semblent se dérouler à la lumière éternelle de Dieu. Mais, quand on essaie de rendre compte de ces prestiges du style, on ne trouve qu’une facile transparence et une merveilleuse fluidité. Ce que l’on découvre dans cette prose, ce sont, tout naturellement réunies, des qualités contradictoires : la clarté et la subtilité, la rigueur et l’aisance, la grandeur et la simplicité. » Celles-là même que l’on admire dans son théâtre : le prosateur et le poète dramatique se confondent.


Une tragédie sacrée

Une circonstance imprévue allait permettre à Racine de revenir au théâtre sans contredire à la résolution qu’il avait prise : sujets sacrés, représentations privées, accomplissement d’un souhait de Mme de Maintenon pour Esther, d’un ordre du roi pour Athalie. Quand elle eut fondé, en 1686, la maison de Saint-Cyr, Mme de Maintenon demanda à Boileau et à Racine d’en corriger les constitutions. Elle songea ensuite pour la récréation de ses demoiselles à un « poème moral » qui unît la piété au divertissement et où les passions de l’amour n’eussent point de part. Elle pressentit Racine à ce sujet ; le poète choisit l’histoire d’Esther et, flattant le goût du roi pour l’opéra, il adjoignit à l’action tragique des chœurs, que J.-B. Moreau mit en musique. La pièce fut créée avec un immense succès à Saint-Cyr le 26 janvier 1689 (voir les Souvenirs de Mme de Caylus, qui jouait la Piété, puis Esther). Elle ne fut montée au Théâtre-Français que le 8 mai 1721, avec, dans le rôle titulaire, une actrice idolâtrée du public, Mlle Duclos, avec Baron et Adrienne Lecouvreur. Le parti des dévots reprocha à Mlle de Maintenon d’avoir, avec le théâtre, introduit le trouble et les tentations à Saint-Cyr ; aussi Athalie fut-elle donnée le 5 janvier 1691 sans décors et sans costumes particuliers, en présence du roi et de quelques grands seigneurs. La Comédie-Française en fit la création en 1716, avec Mlle Desmares en Athalie et Beaubourg en Joad. La musique des chœurs fut confiée au même musicien, J.-B. Moreau. Athalie est généralement tenue pour le chef-d’œuvre de Racine, comme Polyeucte pour Corneille. Grâce aux chœurs et à la musique, elle se rapprochait de la tragédie grecque ; le sujet, emprunté à la Bible, permettait à l’auteur de rivaliser avec Eschyle et d’atteindre à sa grandeur. Celui-ci reflétait sur la scène la volonté des dieux avec un respect religieux et une émotion sacrée. Racine traduit la volonté de Dieu telle qu’elle s’est manifestée dans le peuple de la Promesse, et la foi du poète dans l’accomplissement des promesses et dans les vues de la Providence divine sur l’humanité donne à sa dernière pièce une grandeur et une universalité que n’avaient pas les tragédies précédentes. Voltaire a écrit qu’« Athalie est peut-être le chef-d’œuvre de l’esprit humain ». Tout drame, en nous ramenant à nous-mêmes et à notre condition, nous ramène à Dieu.