Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Racine (Jean) (suite)

La sienne n’est pas de se retrancher du monde et de s’exercer dans la solitude à une morale austère. Racine avait figuré sur la première liste, dressée par Chapelain, des gratifications royales accordées aux gens de lettres : en mai 1667, la somme est portée de 600 à 800 livres. D’autre part, le prieuré de Sainte-Pétronille de l’Épinay lui est attribué. Voilà donc assurée son indépendance. Il lui reste à frapper un grand coup : ce sera Andromaque, le 17 novembre 1667, dont le succès ressemble à celui du Cid. Désormais, Corneille sait qu’il a un rival. Si ses vieux partisans résistent, la jeune génération, et d’abord le Roi et sa cour, se déclare pour Racine. Après l’héroïsme soutenu de Corneille, ses personnages hors du commun, ses actions complexes et surchargées, sa rhétorique et son style fortement marqués par l’époque de Louis XIII, Racine se dresse comme le champion du réalisme, de la vérité, du naturel, de la simplicité de langage, de tout ce qui constitue les principes de l’école de 1660 et que Boileau recueillera en 1674 dans son Art poétique. Dès Andromaque, il apparaît comme le poète de l’amour, non plus l’amour courtois, idéal et précieux qui a prévalu jusqu’à cette date, mais l’amour instinctif, irrésistible, tout-puissant, passion sans doute trop chargée de faiblesse, comme dit Corneille, mais passion vraie et dont chacun reconnaît la profondeur et la vérité.

Racine édite sa pièce sans attendre et la dédie à la princesse qui a le plus de puissance sur l’esprit du roi, à Henriette d’Angleterre. Façon détournée de faire sa cour, mais qui ne manque pas de plaire.


La réussite

Alors commence pour le poète une extraordinaire décennie, où il atteindra tous les buts qu’il s’était fixés : réussite littéraire confirmée par sa victoire sur Corneille avec Bérénice (1670) et son entrée à l’Académie française (1673) ; réussite mondaine quand il est nommé historiographe du roi (1677) et qu’il accompagne Louis XIV à Versailles, à Marly, aux armées. Six fois, il suit le monarque dans ses campagnes (févr.-avr. 1678, mai-juill. 1683, mai-juin 1687, mars-avr. 1691, mai-juill. 1692, mai-juin 1693), mais il prend peu de notes — Boileau non plus d’ailleurs —, de sorte que l’histoire monumentale du grand roi ne verra jamais le jour.

Cette décennie 1667-1677, faste dans l’existence de Racine, nous stupéfie par le nombre, la diversité et l’importance des chefs-d’œuvre, qui vont d’Andromaque à Phèdre. Il y a là de quoi étourdir un esprit rassis et déconcerter une volonté plus inflexible que la sienne, mais Racine suit sa ligne sans écart, sans émoi apparent, et cette fermeté de caractère n’est pas moins extraordinaire que la géniale production de ses chefs-d’œuvre ; elles se fortifient et s’engendrent l’une l’autre. Si Racine n’avait pas eu une nature d’exception, il n’aurait pas produit coup sur coup les tragédies qui font sa gloire.

Racine a-t-il composé les Plaideurs (1668) parce que Corneille avait écrit des comédies ou pour provoquer Molière ? Ces trois actes, d’une gaieté amère et désenchantée, manifestent un esprit satirique et méchant qui montre quel redoutable homme de lettres il a dû être avant sa conversion. Racine ne récidivera pas dans le genre comique et, avec Britannicus (13 déc. 1669), il attaque Corneille sur son propre terrain : un sujet romain et la politique. Cependant, il prend garde de donner la précellence à la peinture des caractères et des passions — ambition, égoïsme, luxure, monstruosité —, où il sait qu’il est sans rival. La pièce, d’apparence plus froide qu’Andromaque, n’obtint qu’une approbation mitigée. « Le succès ne répondit pas d’abord à mes espérances », confesse Racine. Ce succès vint ensuite, il ne s’est pas démenti. Claudel admire ce « sévère et sculptural premier acte de Britannicus, où l’on ne trouverait pas une cheville, pas une impropriété, pas un mot de trop, où tout porte le caractère de la nécessité » (Positions et propositions).

La légende veut que ce soit Henriette d’Angleterre qui ait institué une sorte de duel entre Corneille et Racine sur le sujet de Bérénice : en fait, on ignore si le concours a été accepté par l’un ou par l’autre. Le premier, fidèle à son système, a composé avec Tite et Bérénice une comédie héroïque où la politique occupe la première place et où une double intrigue complique l’action ; le second a écrit un drame d’amour, une manière d’élégie, a dit Voltaire, où la simplicité d’action va de pair avec l’intensité de l’émotion. Deux conceptions de l’art dramatique s’affrontaient ; les contemporains jugèrent que Racine gagnait le prix, et la postérité a ratifié cette opinion. Bérénice, que la dédicace place sous la protection de Colbert, se défend d’elle-même ; la préface montre assez que l’auteur a pris conscience de son triomphe. Racine se flatte d’avoir su attacher pendant cinq actes ses spectateurs « par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression ». On sait que Titus, devenu empereur, est décidé à se séparer de Bérénice ; quand la tragédie commence, sa résolution est déjà prise, et toute l’action consistera à l’annoncer à la reine de Palestine et à la faire accepter d’elle.

La pièce qui excite la plus vive curiosité est Bajazet, tragédie turque (5 janv. 1672). Depuis l’ambassade à Versailles, en décembre 1669, de Soliman Aga, l’Empire ottoman était à la mode. Racine mit à profit le goût de l’exotisme pour présenter un sujet contemporain, qu’il affirmait historique — il cite ses sources — et scrupuleusement observé quant aux mœurs, aux coutumes de la nation turque et à l’histoire des sultans ottomans. Ses adversaires lui reprochèrent de ne pas avoir fait des personnages vraiment turcs ; ce qui nous frappe, au contraire, c’est l’exactitude de son information et la valeur de la couleur locale : succession toujours difficile des sultans, loi du fratricide promulguée par Mehmet II, liquidation des grands vizirs, importance des janissaires et de leurs intrigues, mépris de la mort, valeur de l’amitié et des liens familiaux, idéalisation de l’amour, qu’attestent les poésies de divan. La tragédie alla aux nues (« Bajazet enlève la paille », dit Mme de Sévigné). Le combat à mort que se livrent la sultane Roxane et la princesse Atalide — jouée par la Champmeslé — pour s’assurer de l’amour de Bajazet passionna le public : c’était voir aux prises la ruse avec la férocité, la renarde avec la tigresse.