Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
Q

Quevedo y Villegas (Francisco de) (suite)

L’heure de la vérité était venue, avec l’heure du bilan. L’Espagne laissait au monde une littérature admirable dont deux modalités, le roman et la comédie, allaient marquer notre culture bien au-delà des frontières du territoire et de la langue. Quevedo, dans ce cadre, offre un cas insolite. Sa doctrine morale, ni stoïcienne ni chrétienne, est mal assise. Il pense et il raisonne mal. Ses idées politiques, toutes d’emprunt, sont décidément inadéquates dans le grand remue-ménage de l’Europe, au xviie s. Forcené, il mène un combat d’arrière-garde contre les nouvelles sciences appliquées et l’économie mercantiliste. De son esprit plein de contradictions, on donne maintenant des explications, des justifications contradictoires. Serait-il préromantique parce que, dans ses poèmes métaphysiques que hantent l’amour et la mort indissolublement liés, il exprime à grands cris son moi profond ? Non, car le thème est classique et sa sincérité n’est pas certaine. Cet homme intrépide et qui n’a jamais douté de soi demande à Dieu de le dénuder, de le laver de ses taches, de le soulager de ses fautes et de guider ses pas errants dans la nuit aveugle ! S’est-il jamais vraiment repenti de ses cruautés et de ses haines ? On dit encore que son angoisse, certes d’une expression bouleversante, relèverait de l’existentialisme. Quevedo s’engage à corps et âme perdus dans les affaires publiques, mais c’est en idéaliste et pour qu’on revienne au modèle absolu, éternel ; de fait, les moyens justifiant la fin, il défend de sordides privilèges de classe. On parle encore de son mépris de l’homme, de la déréalisation ou chosification qu’il lui inflige, de la dédialectisation qui fait apparaître ses personnages comme déconnectés du monde et donc infiniment grotesques. De fait, il ne s’en prend pas à l’homme, mais aux hommes nouveaux qui s’arrogent la liberté de commettre les vilaines actions que seuls les nobles pourraient commettre impunément et comme de plein droit. C’est bien plutôt à Céline que feraient songer non seulement son génie verbal, mais son inspiration stercoraire et scatologique, avec des prétentions à la philosophie.

De la société contemporaine et de sa réalité objective, Quevedo a donné une image homologue tout à fait éclairante. Dans son œuvre comme dans l’Espagne de la première moitié du xviie s., on trouve, avec un génie comme exacerbé, le même chaos, la même dispersion, l’incapacité à structurer un projet, un avenir. L’histoire de la nation espagnole est riche de morceaux de bravoure sans suite : Nördlingen et Breda. L’œuvre de Quevedo n’est pas moins brillante et décousue, avec ses sonnets admirables, ses songes bouleversants, ses traités et ses essais ingénieux. Certes, il voit partout l’affrontement continu de forces opposées. Mais la grossière bastonnade suffit, il le croit, à résoudre un à un les problèmes minimes et foisonnants de la vie sociale et politique. Il n’y a pas d’issue heureuse à quelque intrigue que ce soit ; il n’y en a pas non plus de définitivement malheureuse. Quevedo ne sait donc pas, ne peut pas écrire une comédie ou une tragi-comédie. Mais il sait écrire des farces, des intermèdes qui s’achèvent sur une bastonnade. Surtout, l’homme dans la société lui apparaît comme un héros souvent déchu dans un monde toujours dégradé. Aussi traduit-il cette vision sous les formes littéraires correspondantes : l’épopée infime, c’est-à-dire le roman, et le court épisode romanesque dont la fiction est poussée à la limite, entendez le songe. Là, comme dans la vie telle qu’il la voit, tout est toujours remis en question. Ainsi, dans le dernier paragraphe de son chef-d’œuvre, le Buscón, l’aventurier part pour l’Amérique afin de changer à la fois de milieu et de sort. Mais l’auteur s’empresse d’ajouter qu’il va s’y retrouver avec lui-même, à jamais marqué par sa nature infâme et sa parenté ignoble. Tout au long du récit, Quevedo prend un plaisir évident à couvrir littéralement d’excréments et de crachats son gueux, à démonter avec fracas toutes ses intrigues lorsque le triste « héros » cherche désespérément à sortir de sa condition sociale, s’efforce de s’élever. Or, lui aussi, il ne fut qu’un ambitieux frustré, un intrigant toujours déconfit, un trompeur trompé. Voulait-il conjurer le sort et exorciser en ce personnage son propre démon intérieur, son malin génie ? Le rôle de défenseur de la hiérarchie revient dans le roman à un personnage, non moins infâme que l’aventurier si l’on y regarde bien, mais noble. Faut-il y voir l’autre double, celui-là idéal, de sa propre personne ?

Plus rapidement construits et d’une plus courte haleine, les admirables Songes semblent à première vue des exercices à la fois périlleux et gratuits de la littérature baroque. De fait, Quevedo débride sa langue comme à la chasse on fait le faucon, qui s’acharne avec volupté sur le menu gibier proposé par le maître. La proie, ce sont ici les poètes, les flatteurs, les vieux verts, les fermiers généraux, les juifs, les juges, les marchands, les dramaturges, les tailleurs, les libraires, les sacristains, les étrangers, les protestants, les savetiers, les astrologues, les duègnes, les apothicaires, les hérétiques, les faux soldats, les cancaniers, les rebouteux, les quémandeurs, les barbiers, les hypocrites, les économistes, les ingénieurs, les stratèges en chambre, les amoureux qui paient et ceux qui sont payés, etc. Que peuvent donc avoir de commun ces fantoches, ces monstres, ces caricatures ? Ils font commerce de l’argent ; ils « gagnent » au lieu de servir et c’est là le péché majeur. Ils sont les fruits pourris du nouveau régime économique et social, le mercantilisme, qui substitue peu à peu sa hiérarchie sociale et son échelle de valeurs morales à celles du régime seigneurial (postféodal) de la monarchie espagnole. Et l’on sait comment ils procèdent : ils portent un jugement sur toute chose ; ils suscitent ce spectre infiniment dangereux qui hante le sommeil des puissants : l’opinion publique. Par contre et logiquement, l’écrivain ne s’en prend jamais aux trois états traditionnels, les nobles authentiques, les membres encadrés du clergé et les pauvres, soit laboureurs soit soldats.