Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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psychosomatique (suite)

Névroses psychosomatiques ou « névroses d’organes »

Ce sont très précisément des affections s’exprimant par des symptômes corporels, dont les causes principales sont émotionnelles ou affectives. Il est classique d’exclure de ces névroses les manifestations de conversion somatique de l’hystérie. Celle-ci donne lieu à des désordres dans le domaine des sens et de la vie de relation (pseudo-paralysies, pseudo-cécité, troubles de la marche et de l’équilibre, pseudo-mutité, etc.). Ces désordres ont pour les psychanalystes un sens dans l’inconscient des malades et représentent une défense contre l’angoisse. Il en va différemment des névroses psychosomatiques, dont les symptômes intéressent plutôt la vie végétative et le fonctionnement des viscères, ne constituent pas un mécanisme de défense vrai contre l’angoisse inconsciente et n’ont pas de significations symboliques spécifiques. Les névroses psychosomatiques sont reconnues aussi bien par les psychanalystes que par les médecins de l’école russe de Pavlov, qui les appellent « névroses cortico-viscérales » (concernant le cortex cérébral et les viscères). Elles sont fondées sur des données psychologiques expérimentales précises : les émotions chez l’animal comme chez l’homme entraînent, par l’intermédiaire du système nerveux végétatif et des glandes endocrines, des modifications dans le métabolisme et le fonctionnement des organes. Par exemple, la peur entraîne une augmentation de la glycémie, des sueurs, une accélération du pouls, une élévation de la tension artérielle, des troubles de la motilité et de la sécrétion intestinale, etc. Il en va de même de la colère, de la tension psychologique excessive, de l’angoisse, etc. Tout cela est compréhensible si on se représente que, dans le cerveau, il existe des centres nerveux végétatifs qui commandent tous les viscères de l’organisme. Ces centres se situent dans le diencéphale ou l’hypothalamus (à la base du cerveau), dans le tronc cérébral, dans le cortex cérébral temporal et frontal (archicortex). De ces centres partent des voies descendantes qui empruntent le trajet des nerfs végétatifs sympathiques et parasympathiques et se distribuent à tous les viscères de l’organisme, sans aucune exception, et aux glandes endocrines.

L’hypophyse, notamment, est sous la dépendance directe de l’hypothalamus, qui lui-même sécrète un grand nombre de substances se déversant dans la circulation sanguine. On connaît des centres cérébraux de la faim, de la soif, de l’appétit sexuel, de la température, de la vaso-motricité, de la sudation, des sécrétions salivaire, lacrymale, nasale, bronchique, de la motilité des viscères à muscles lisses, etc. Chaque émotion, qu’elle soit brutale et peu durable ou lente mais prolongée, retentit sur les fonctions végétatives dans leur ensemble. Ce retentissement ne s’exprime pas de la même façon chez tous les individus. Il existe indiscutablement des fonctions plus fragiles et des organes « cibles » qui subissent plus que d’autres les conséquences de l’émotion ou de l’angoisse. Ainsi, une violente émotion provoquera chez les uns une crise d’asthme (constriction et hypersécrétion bronchiques), chez d’autres une poussée d’hypertension artérielle plus ou moins durable, une constipation ou une diarrhée (motilité et sécrétion intestinales) ; chez d’autres, enfin, on observe plutôt des éruptions cutanées diverses. Quelques-uns souffrent de douleurs gastriques ou de vomissements ou sont incapables d’avaler quoi que ce soit. D’autres encore ont des troubles urinaires, des maux de tête très pénibles ou des douleurs cardiaques (la névrose cardiaque est particulièrement fréquente), des douleurs abdominales, des troubles sexuels (impuissance, frigidité). Chez la femme, de nombreux désordres gynécologiques sont favorisés par les causes psychologiques : dysménorrhées, aménorrhées, irrégularités menstruelles, douleurs pelviennes, prurit vulvaire, vaginisme, etc. La grossesse est riche en troubles neurovégétatifs : ceux-ci trahissent une adaptation inconsciente précaire à la maternité s’ils se prolongent au-delà du troisième mois (vomissements notamment). On pourrait multiplier les exemples qui montrent que chaque malade psychosomatique a sa manière à lui (probablement par prédisposition congénitale) de réagir à une contrariété, à une situation psychologique angoissante.

Une démonstration de la réalité de ces phénomènes psychosomatiques chez l’homme peut être trouvée dans l’exemple classique cité par Delay : chez un malade porteur d’une fistule et sujet à des crises d’angoisse, on a observé directement l’augmentation de la motilité, de la sécrétion et de l’acidité gastrique au moment de chaque crise d’angoisse, tandis que, lors des périodes dépressives, on a pu constater des hémorragies et des ulcérations de la muqueuse de l’estomac, qui disparaissaient quand l’état mental du patient redevenait normal.

Plus encore que les émotions violentes, ce sont les petites émotions répétées, les contrariétés, les soucis, les conflits quotidiens qui jouent le plus grand rôle dans le déclenchement des troubles psychosomatiques. D’autre part, les malades souvent ne prennent pas conscience de l’angoisse et des sentiments contradictoires que ces traumatismes répétés provoquent en eux. Ils vont consulter leur médecin seulement pour des troubles corporels sans évoquer leurs difficultés affectives.

Les psychanalystes soulignent que, chez de nombreux patients, les traumatismes affectifs dus à l’existence ne provoquent une névrose psychosomatique que parce qu’ils frappent une personnalité prédisposée, particulièrement sensible de par son histoire personnelle et les événements qui l’ont marquée dans l’enfance. Les émotions renouvelées vont ainsi réactiver les problèmes mal résolus pendant la vie infantile et refoulés dans l’inconscient du sujet.

En résumé, pour que se développe une névrose d’organe, chez un malade donné, il faut un certain nombre de conditions somatiques héréditaires ou non : un terrain neurovégétatif particulièrement réceptif, un organe ou une fonction dont l’équilibre est congénitalement précaire, une personnalité émotionnellement fragile, troublée par des complexes nés de relations insatisfaisantes avec les parents, des émotions brutales ou peu intenses, mais répétées, dues à des causes extérieures. Mais, si, dans chaque névrose psychosomatique, par définition, les éléments psychologiques jouent un rôle important, les mécanismes associés, biologiques, génétiques, immunologiques et biochimiques ne doivent pas être négligés.