Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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psychologie (suite)

Une mise en garde

« Rattacher les questions actuelles de psychologie aux doctrines des grands philosophes du passé, comme si les mêmes mots s’appliquaient aux mêmes problèmes, confronter la pensée des expérimentateurs contemporains avec celle de Descartes ou de Kant, de Condillac ou de Maine de Biran, comme si elles avaient le même âge, c’est ou bien fausser l’histoire, en prêtant à ces doctrines une orientation positive qui n’est généralement pas la leur, ou bien — et plus souvent — c’est méconnaître l’esprit des recherches actuelles, en leur associant des préoccupations métaphysiques qui leur sont étrangères. »

P. Guillaume
Manuel de psychologie
(P. U. F., 1943).


Les fondateurs

Il y a bien entendu un certain arbitraire dans ce titre de « fondateur » et il convient de ne pas le prendre à la lettre. À des moments différents de l’histoire de la psychologie, certains psychologues ont apporté une contribution importante à l’évolution des idées et il est commode de les mentionner pour concrétiser et jalonner cette évolution, qui comporte bien d’autres auteurs et bien d’autres nuances.

Gustav Theodor Fechner (1801-1887) met une solide culture physico-mathématique au service d’un problème métaphysique : celui des rapports entre l’esprit et la matière. Il cherche à établir une liaison mathématique entre énergie physique et énergie mentale. Il expérimente dix ans (1850-1860) pour définir la relation entre l’intensité physique d’un stimulus et l’intensité de la sensation que ce stimulus suscite. Il met au point des méthodes de mesure des seuils sensoriels qui sont encore en usage. Il fonde la mesure des sensations sur un postulat : celui de l’égalité de tous les échelons différentiels par lesquels passe la sensation suscitée par un stimulus croissant ou décroissant physiquement de façon continue. On voit que ce postulat dépasse les résultats expérimentaux de Weber qui ont été rappelés. L’œuvre maîtresse de Fechner est constituée par les Éléments de psychophysique (1860). Cette œuvre va susciter de vives polémiques philosophiques sur la question de la possibilité ou de la légitimité de la mesure des sensations. Comme c’est souvent le cas, ces polémiques n’ont guère gêné le développement de la mesure en psychologie, fondée sur le postulat de Fechner ou sur d’autres. Le caractère répétable de ces mesures, les relations répétables qu’elles manifestent avec d’autres grandeurs suffisent à en fonder scientifiquement l’usage.

Wilhelm Wundt (1832-1920) est sans doute le premier psychologue entré avec ce titre dans l’histoire des sciences. Il peut assez légitimement être considéré comme le véritable fondateur de la psychologie expérimentale. Venu de la physiologie (il fut l’élève de J. Müller), il donne un enseignement de psychologie physiologique, publie des ouvrages tels que Beiträge zur Theorie der Sinneswahrnehmung (Contribution à la théorie de la perception sensorielle, 1858-1862) ou Grundzüge der physiologischen Psychologie (Éléments de psychologie physiologique, 1873-74). Il fonde à Leipzig, en 1879, le premier laboratoire de psychologie et, en 1881, une revue destinée à en publier les travaux, Philosophische Studien. Ses études consistent en une analyse des processus conscients en éléments, une description des connexions entre ces éléments et des lois régissant ces connexions. Elles portent sur les sensations et les perceptions, sur les réactions motrices (mesure du « temps de réaction »), sur l’attention et les sentiments. Elles utilisent l’introspection. Wundt publie un très grand nombre d’ouvrages et d’articles. Il reçoit à Leipzig beaucoup de jeunes psychologues venus de l’étranger, notamment des États-Unis. C’est surtout parmi eux ou à leur contact que va se recruter la génération suivante des maîtres de la nouvelle discipline. La plupart conserveront l’expérimentalisme de Wundt, mais abandonneront d’autres aspects de sa méthode.

C’est indépendamment de Wundt que vont apparaître les premiers travaux concernant les différences entre individus et entre catégories d’individus. Ils seront l’œuvre d’un savant gentilhomme anglais, sir Francis Galton (1822-1911), cousin de C. Darwin*. Gallon va aider Darwin à soutenir l’assaut de ses adversaires en travaillant expérimentalement à démontrer deux catégories de faits : l’amplitude des différences entre individus, suffisante pour établir entre eux des différences notables dans les chances de survie et de reproduction ; le caractère partiellement héréditaire des supériorités ou des infériorités individuelles, à l’échelle statistique. Ces travaux conduisent Galton à mesurer les « facultés » de larges groupes de personnes à l’aide d’épreuves qui sont en partie originales, en partie dérivées de l’appareillage des laboratoires allemands et qui constituent les premiers « tests* » psychologiques. Galton, pour traiter ses résultats, invente un certain nombre de techniques statistiques encore en usage actuellement : « étalonnage » des tests, corrélation entre deux séries de mesures pratiquées sur les mêmes individus. Il publie notamment Hereditary Genius (1869), Inquiries into Human Faculty and its Development (1883).

En France, les idées nouvelles en psychologie sont introduites et développées par Théodule Ribot (1839-1916). Celui-ci publie en 1870 la Psychologie anglaise contemporaine, dont l’introduction constitue un manifeste et un programme pour la psychologie nouvelle. Ribot, de formation philosophique, affirme la nécessité de distinguer complètement philosophie et psychologie, et de fonder celle-ci sur l’étude de faits observables. C’est après de vifs conflits avec les philosophes qu’il accède à une chaire de psychologie expérimentale et comparée au Collège de France (1888) et qu’il peut faire créer un laboratoire portant le même titre. Il confie ce laboratoire à un physiologiste, Henri Étienne Beaunis (1830-1921). Lui-même préfère utiliser des observations pratiquées sur des malades. Il a en effet emprunté à Spencer et au physiologiste anglais John Hughlings Jackson (1834-1911) l’idée que des fonctions mentales sont hiérarchisées, les fonctions supérieures étant les plus complexes, les plus récentes dans l’évolution de l’espèce et donc les plus fragiles. La maladie s’attaque d’abord à elles, réalisant ainsi une « dissolution » hiérarchisée qui permet d’observer les fonctions de niveaux inférieurs, normalement intégrées dans les conduites. Ribot lui-même et plusieurs de ses élèves sont amenés à suivre les enseignements d’un neuropathologiste, J.-M. Charcot (1825-1893), qui étudie l’hystérie. Charcot enseigne vers 1884-85, à la Salpêtrière, qu’une paralysie sans cause somatique peut être expliquée par le souvenir inconscient d’un traumatisme antérieur. Les dernières œuvres de Ribot bénéficient sans doute de ses contacts avec Charcot : les Maladies de la mémoire (1881), les Maladies de la volonté (1883), les Maladies de la personnalité (1885), la Psychologie des sentiments (1896). En bénéficieront sans doute aussi d’autres auditeurs de Charcot, tels P. Janet et S. Freud.