Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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psycholinguistique (suite)

Historique

Le premier projet de collaboration entre linguistes et psychologues est officialisé par la tenue d’un colloque à l’université d’Indiana en 1953. Le programme de recherches qui s’en dégage constitue une tentative de synthèse entre la théorie de l’information, la linguistique structurale et les théories psychologiques. L’objectif à atteindre est la connaissance des « processus de codage et de décodage qui mettent en relation des états de l’émetteur et du récepteur ».

La théorie de l’information* apporte une analyse statistique des productions verbales ; les différentes unités du message (lettres, phonèmes, mots) ont en effet des probabilités différentes d’apparition, et ces probabilités sont liées les unes aux autres. La probabilité d’apparition d’un élément de la chaîne dépend des unités qui le précèdent (exemple : en français, « q » est toujours suivi de « u »). Sur le plan psychologique, une telle description du code linguistique permet d’interpréter de nombreux phénomènes de perception et de compréhension du message.

La linguistique* structurale propose également une représentation linéaire du langage. Dans la chaîne continue que constitue le discours, le linguiste découpe des unités de différents niveaux hiérarchiques : phonèmes, monèmes, éléments substituables à un même endroit de la chaîne. Ces descriptions séquentielles et probabilistes définissent les caractéristiques du « stimulus » que le langage constitue pour les théories de l’apprentissage*. Exposé à entendre de manière répétée le langage parlé, l’enfant humain apprend à y repérer les différentes unités ainsi que leurs probabilités d’apparition et les lois de leur enchaînement. Les théories « médiationnistes » de l’apprentissage insistent, de plus, sur les aspects sémantiques du langage, ignorés tant par la linguistique que par la théorie de l’information. La signification d’un mot serait constituée de l’ensemble des réponses associatives (représentationnelles, affectives, abstraites) évoquées par ce mot.

À partir de 1957, avec la publication de Structures syntaxiques de Noam Chomsky*, une nouvelle conception de la théorie et de la démarche linguistiques se développe (v. générative [grammaire]). Le but de la grammaire n’est plus seulement de définir les éléments d’une séquence effectivement produite, mais aussi de rendre compte de la créativité du langage. Tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable spontanément d’émettre, de percevoir et de comprendre un nombre infini de phrases que, pour la plupart, il n’a jamais prononcées ni entendues auparavant. Le modèle de grammaire adéquat doit être un modèle génératif qui, à partir d’un ensemble fini de règles appliquées à un nombre fini d’unités, produit (génère) l’ensemble infini des phrases possibles. Pour les grammairiens générativistes, ces règles traduisent la capacité de l’homme à produire des phrases. C’est cette capacité que N. Chomsky définit comme la compétence linguistique, caractéristique spécifique de l’homme, universelle et, selon lui, biologiquement déterminée. Au concept de compétence s’oppose celui de performance, défini par l’ensemble des énoncés effectivement produits par un individu. Dans cette perspective théorique, la tâche du psycholinguiste est de construire un modèle de performance, postérieurement au modèle de compétence décrit par le linguiste, en y introduisant des facteurs extra-linguistiques : affectivité, limitation du champ de la mémoire, etc.

Depuis 1970, la psycholinguistique reste influencée par l’évolution et les progrès réalisés dans la description de la langue. L’accent se déplace des aspects syntaxiques, développés par la grammaire générative, aux aspects sémantiques ; cela dans un double mouvement : a) les théories linguistiques génératives elles-mêmes évoluent et sont notamment contraintes d’introduire des règles et des restrictions sémantiques (lexicales) dans le modèle syntaxique ; b) les développements technologiques en informatique permettent d’envisager la simulation de langues naturelles sur ordinateurs. Le but de ces recherches est de faire en sorte que l’ordinateur « comprenne » et produise des énoncés linguistiquement corrects, dans une langue donnée. Comprendre signifie, opérationnellement, être capable de répondre de façon adaptée à des questions posées, de produire des paraphrases et. éventuellement, de traduire un texte d’une langue dans une autre.

L’intérêt de ces dernières orientations pour la psycholinguistique est de reprendre en considération, dans l’analyse du langage lui-même, des facteurs pragmatiques (plausibilité, véracité de l’énoncé par rapport à la situation extra-linguistique et aux croyances et présuppositions du locuteur, etc.), facteurs dont le psychologue doit tenir compte.

Parallèlement, les psychologues acquièrent une meilleure connaissance des activités cognitives, et notamment des activités mnésiques. La manière dont l’information serait stockée en mémoire dépendrait étroitement des opérations (ou processus) qui s’y appliquent, C’est ainsi que les aspects syntaxiques du langage ne seraient traités et retenus que pendant une durée très courte (mémoire à court terme), alors que les informations sémantiques (le contenu du message) seraient retenues dans une « mémoire à long terme ».


Les domaines de la psycholinguistique


Fonctionnement du langage chez le sujet adulte

Comment l’homme (normal et adulte) utilise-t-il ses capacités pour produire des messages verbaux et comprendre les messages émis par les autres ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’intégrer nos connaissances d’une part sur les processus généraux de la perception, de la compréhension, de la mémorisation et d’autre part sur la structure spécifique du langage.

Les premiers travaux ont montré la pertinence psychologique des unités linguistiques (phonèmes, constituants immédiats) dans la perception du message oral. En effet, les sujets humains segmentent la chaîne sonore en fonction de ces catégories (et non en fonction des caractéristiques acoustiques du message). Les lois probabilistes qui régissent la succession des différentes unités du langage sont également utilisées (anticipations, restitution du message en cas de perturbation par du bruit ou par oubli). Les recherches qui se sont développées sous l’influence des théories linguistiques génératives ont montré l’existence d’une relation entre les structures syntaxiques et les indices du comportement verbal : plus la complexité syntaxique des phrases est grande, plus les phrases sont difficiles à comprendre et à retenir. Ces études ont également dégagé d’autres facteurs dont un modèle psychologique du langage doit tenir compte : facteurs d’ordre, facteurs logiques, véracité de l’énoncé... Par exemple, les énoncés vrais (par rapport à une situation extra-linguistique) sont plus rapidement compris et vérifiés que les énoncés faux ; les énoncés où le sujet grammatical est aussi l’acteur sont plus « faciles » que les énoncés où le sujet grammatical est objet logique ou patient.