Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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psychanalyse (suite)

Ces conflits idéologiques, symbolisés par les noms de Reich et de Marcuse, sont rendus plus aigus aujourd’hui du fait de l’importance des problèmes institutionnels. Le psychanalyste est rarement seulement un homme de cabinet et de divan ; le plus souvent, il travaille dans un service hospitalier, dans un dispensaire, dans un cadre éducatif : là, il rencontre les formes culturelles anciennes d’intervention thérapeutique, et le conflit semble réel entre les pratiques psychiatriques et les pratiques psychothérapeutiques et, au-delà, entre deux morales, deux types de comportement. Mais le « comportement psychanalytique » n’existe pas vraiment et fait l’objet de débats confus où l’on pressent seulement l’élaboration d’une idéologie cohérente, que la vieille garde psychanalytique refuse au nom de la neutralité analytique. Dans le même temps, la psychanalyse fait l’objet d’attaques qui rejoignent les premières attaques contre Freud ; mais, cette fois, on reproche à la psychanalyse sa rigidité théorique, faite de complexe d’Œdipe à tout prix et d’interprétations forcées ; on tente de lui substituer des pratiques plus spontanées, proches du jeu et de la fête, laissant libre cours à la régression et aux forces pulsionnelles. En France, l’Anti-Œdipe, tome premier de Capitalisme et schizophrénie (1972), de Gilles Deleuze et Félix Guattari, a un retentissement qui montre bien que les véritables problèmes de la psychanalyse ne sont plus seulement théoriques, mais beaucoup plus idéologiques et politiques. C’est sans doute ce qui a le plus notablement changé depuis Freud : mais la Seconde Guerre mondiale, les crises politiques à l’échelon international et à l’échelon du capitalisme avaient de quoi provoquer cette modification. Freud a fondé une science et une pratique qui pour subsister doivent s’inscrire maintenant dans le réel et non plus seulement dans la bourgeoisie de leurs origines.

C. B.-C.

Histoire du mouvement psychanalytique français

Il y a deux constatations que l’on entend souvent à propos du mouvement freudien : la première est que la France a opposé une forte résistance aux idées de Freud, la seconde est que ce mouvement connaîtrait, dans l’état actuel, une vigueur qui ne cesse d’étonner.

La psychanalyse s’est organisée plus lentement en France qu’en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis. Freud lui-même remarque en 1914, dans sa Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, que « de tous les pays européens, c’est la France qui, jusqu’à présent, s’est montrée la plus réfractaire à la psychanalyse ».

Il semble néanmoins que la diffusion de la psychanalyse a été plus rapide que Freud ne le laisse entendre. Encore faudrait-il distinguer la diffusion de la théorie psychanalytique dans la culture de celle de la pratique psychanalytique et de son organisation. Freud remarque en 1923 que les premières traductions de ses ouvrages qui sont faites en français ont davantage éveillé l’intérêt des cercles littéraires que celui des milieux médicaux. L’International Psychoanalytical Association (Association psychanalytique internationale) a été créée en 1910, et ce n’est que seize années plus tard qu’un groupe français est en mesure de le rejoindre.

« Le 4 novembre 1926, S. A. R. Mme la princesse Georges de Grèce, née Marie Bonaparte, Mme Eugénie Sokolnicka, le professeur Hesnard, les docteurs R. Allendy, R. Loewenstein, A. Borel, R. Laforgue, G. Parcheminey et E. Pichon ont fondé la Société psychanalytique de Paris. Cette société a pour but de grouper tous les médecins de langue française en état de pratiquer la méthode thérapeutique freudienne et de donner aux médecins désireux de devenir psychanalystes l’occasion de subir la psychanalyse didactique indispensable pour l’exercice de la méthode. » La société est évidemment reconnue par l’International Psychoanalytical Association.

C’est dans les années 30 que commence à travailler Jacques Lacan, qui va jouer un rôle essentiel dans la suite du mouvement psychanalytique. Il publie en 1932 sa thèse La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité ainsi que divers articles. Jacques Lacan est reçu membre adhérent de la Société psychanalytique de Paris en novembre 1934. Il expose sa première étude sur le stade du miroir au congrès international de psychanalyse de Marienbad en 1936.

Au début des années 50 va se produire la première scission du mouvement psychanalytique français à propos de ce que l’on appelle la question de l’« Institut ». Depuis 1933, un Institut de psychanalyse existe au sein de la Société psychanalytique de Paris. Après la Seconde Guerre mondiale, Sacha Nacht, entouré de Serge Lebovici et de Maurice Benassy, met au point un projet de séparation de l’Institut de psychanalyse (ayant pour fonction l’enseignement et la formation des futurs analystes) de la Société psychanalytique de Paris ainsi que la mise en place d’une réglementation de la formation des candidats analystes. Le modèle peut être donné par l’Institut de Berlin, dont il suffit de lire le programme (cours obligatoires de première année, de seconde année, cours pour « vétérans », cours facultatifs...) pour comprendre la souplesse des principes qui le régissent. En mars 1953, Nacht ouvre cet Institut. De nombreux membres protestent. Sacha Nacht donne sa démission de président, et Jacques Lacan est élu à sa place. Les oppositions se cristallisent ; un groupe se forme autour de Jacques Lacan et fonde la Société française de psychanalyse (Groupe d’études et de recherche freudienne). Il y a désormais deux sociétés de psychanalyse.

En septembre 1953, Jacques Lacan fait, sous le titre de Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, un rapport au congrès de Rome. C’est ce qu’on appelle le « discours de Rome », dont le texte est d’une grande importance. La même année, il commence son séminaire à Sainte-Anne, qui se poursuit aujourd’hui à la faculté de droit après s’être tenu à l’École normale supérieure.