Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
P

psychanalyse (suite)

Métapsychologie

La place décisive du langage dans l’intervention psychanalytique met en jeu ce que Claude Lévi-Strauss* appelle l’efficacité symbolique : propriété inductrice des différents niveaux d’une structure d’ensemble, qu’on peut désigner sous le nom de culture. L’efficacité symbolique n’est pas le propre de la psychanalyse ; dans toutes les cultures existent des formes d’intervention thérapeutique utilisant le langage, comme le montre l’exemple des pratiques chamanistiques en Sibérie (Iakoutes), et en général celui de toutes les pratiques magiques. Dans la démarche freudienne, l’efficacité symbolique fait « réapparaître » la cause traumatique du trouble névrotique ; du moins est-ce là l’apparence, portée à son plus haut degré dans la disparition spectaculaire du phénomène hystérique ; car Freud, dès ses premières recherches, avant même la Science des rêves, pose en principe que la réalité du fait oublié ne saurait revenir. Il ne s’agit pas d’un retour, mais d’une actualisation dans le langage d’un fait perdu pour toujours ; ce qui revient dès lors dans ce processus que Freud appelle la régression n’est rien d’autre qu’une construction de langage correspondant à des formes infantiles de demande. La compréhension de ces phénomènes passe, pour Freud, par la nécessité de construire des modèles conceptuels rendant compte de l’articulation entre l’âme et le corps, entre le psychique et le physiologique. Dans la Science des rêves, Freud présente un « appareil psychique », sorte de « lieu psychique » articulant les processus perceptifs et les processus moteurs, et suppose que l’excitation peut parcourir le chemin dans les deux sens, assurant ainsi la fixation d’une perception dans la mémoire. Cette démarche donne lieu à deux topiques successives dans l’œuvre de Freud, le terme de topique renvoyant à une description dans l’espace des phénomènes psychiques. La première topique comprend trois instances : inconscient, préconscient, conscient. L’instance médiane, le préconscient, sert à peu près de courroie de transmission entre conscient et inconscient, rigoureusement séparés par la barrière du refoulement. Vers 1920, Freud construit un nouveau modèle dans lequel interviennent le moi, le ça, le surmoi. Le ça recouvre tout le domaine de l’inconscient dans la première topique et comprend les pulsions. La pulsion, « concept-limite entre le psychique et le somatique », est pure activité et donne à l’instance du ça la qualité de mobilité et de travail ; Freud distinguera plus tard entre pulsions de vie et pulsions de mort. Les pulsions de mort sont du côté de ce qui délie et dénoue ; les pulsions de vie, nommées éros selon la formulation de la philosophie grecque, sont au contraire du côté de ce qui lie et organise. L’instance du surmoi est celle de la contrainte ; il est, dit Freud, sévère, voire cruel, représentant l’image de la Loi culturelle, assumée dans notre culture par l’image du Père, à laquelle Freud fait une place d’importance. Le surmoi canalise l’agressivité de l’enfant dans la rencontre avec les contraintes éducatives ; il hypostasie cette attaque en la projetant à l’extérieur, sous la forme terrifiante d’une image de la sévérité et de la cruauté paternelles. Le moi est l’instance médiatrice, sans cesse défensive, occupée à protéger le sujet contre ses « trois maîtres » le monde extérieur, le ça et le surmoi. Le moi est donc la fonction où peut s’exercer une modification en cas de désordre : un moi suffisamment défensif maintient le sujet en équilibre ; ou au contraire il est débordé soit par les pulsions mal contenues, soit par la rigueur du surmoi. C’est sur ce point théorique que s’est greffé le mouvement qui, aux États-Unis, a transformé la psychanalyse en psychologie de l’adaptation : en 1939, Heinz Hartmann, avec l’aide de Ernst Kris et de Rudolph M. Loewenstein, fonde l’« Ego psychology », qui transforme la seconde topique freudienne en ajoutant au moi une instance « autonome », le moi autonome, dont la fonction est de neutraliser les conflits métapsychologiques. La pratique psychanalytique s’en trouve profondément modifiée, puisqu’il s’agit alors de « fortifier » le moi, par tous les moyens, alors que la pratique freudienne dans ses origines cherche avant tout à laisser formuler le désir, même aux dépens du moi provisoirement. L’image du moi autonome est à l’image de l’utilisation idéologique de la psychanalyse par la civilisation américaine capitaliste : psychanalyse adaptative, destinée à homogénéiser les moi en difficulté, oublieuse des réelles fonctions de connaissances à quoi la destinait son fondateur. Cependant, l’évolution de la psychanalyse en psychologie, pour contestable qu’elle soit, pose un problème grave, loin d’être résolu : si la fonction de la psychanalyse n’est pas l’adaptation, quelle est-elle, et où se situe son intervention thérapeutique ? Ce difficile problème met en jeu l’éthique de la psychanalyse, aussi confuse et mobile que ses différentes pratiques à travers le monde.

Au-delà de la théorisation topique, il faut retenir les caractéristiques fondamentales de l’inconscient, concept dont Freud est vraiment l’inventeur. Avant Freud, l’inconscient est une réalité ténébreuse, envers de la lumière et de la conscience, négatif d’un positif identifiable au sujet cartésien. Freud définit l’inconscient comme une réalité affectée de traits précis : l’absence de contradiction et l’intemporalité. L’inconscient ne connaît pas la contradiction, comme le montre l’exemple de la condensation dans le rêve ; et il ignore la temporalité organisée selon les lois de la conscience, puisque le symptôme, par lequel se manifeste la tension conflictuelle, est en quelque sorte le produit d’un anachronisme : le fait traumatique, oublié, n’est pas classé dans le passé, mais vécu au présent, de façon pathologique. Le traitement analytique obtient la traduction de ce présent du symptôme en passé normal, rétablissant une chronologie perturbée et abolissant l’anachronique. Mais les interpolations multiples que sont dans la vie quotidienne la série des actes manqués et des failles de toute sorte montrent bien que l’essence de l’inconscient tient dans les ruptures du temps ; le refoulement, c’est-à-dire le maintien dans l’inconscient de pulsions qui risqueraient de provoquer du déplaisir, est son opération fondamentale.