Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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protestantisme (suite)

Chaque fois qu’un tel texte voit le jour, il précise quel est, en un temps précis, le « milieu » de l’Écriture pour une communauté historiquement située et constituée. Sans doute s’agira-t-il toujours de définir comment l’Église comprend le credo central du Nouveau Testament : « Jésus est le Seigneur » (Philippiens, ii, 11), mais chaque fois l’accentuation en sera différente, en raison même de la pointe qui doit être celle du témoignage de l’Église. Ainsi le symbole de Nicée précise-t-il la divinité du Christ, celui de Chalcédoine essaie-t-il de cerner le mystère de sa personne, les confessions de foi de la Réforme insistent-elles sur la gratuité du salut offert à la foi et reçu par elle seule, les textes récents mettent-ils l’accent sur la seigneurie cosmique qui lui a été dévolue par le Père, de telle sorte qu’aucun domaine n’échappe à sa puissance et à son exigence.

Aucun de ces textes n’ignore ceux qui l’ont précédé : il y a ainsi une tradition qui se crée, l’Église donnant à chaque époque la clé de sa compréhension de l’Écriture, l’axe suivant lequel elle en reçoit et en retransmet le témoignage, le centre commun aux divers livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, le résumé de son message et à la fois l’échelle à laquelle la fidélité de celui-ci doit être mesurée. La confession de foi de l’Église, c’est donc le résultat du dialogue permanent de l’Église avec le témoignage apostolique consigné dans l’Écriture, qui, seule, par le Saint-Esprit, véhicule la Parole, guide et maîtresse de la vie de l’Église : lue dans la communion de l’Église, l’Écriture, vivifiée par l’Esprit, est entendue de façon claire, et l’Église en rend compte publiquement, rendant en même temps grâce pour la puissance toujours actuelle de la Parole ; par là même, elle renvoie tous ses membres à l’Écriture avec une indication précise sur ce qu’ils peuvent y trouver, sur ce qui leur y est offert.


Écriture et tradition

Mais, disant cela, nous soulignons en même temps que, si l’Église lit l’Écriture dans la continuité de l’histoire des générations successives du témoignage chrétien, elle retourne chaque fois à l’Écriture directement, de façon neuve et originale. Certes, chacune des confessions de foi est entendue dans le respect et la conscience de la fidélité des pères, et, en même temps, elle est reconnue comme une œuvre imparfaite, mais surtout provisoire, liée à un temps et un lieu précis. Confesser la foi chrétienne aujourd’hui, ce n’est pas réciter le Credo ou quelque confession de foi d’autrefois, c’est, dans la suite des expressions successives du témoignage apostolique, laisser la Parole attestée par l’Écriture conduire l’Église vers une intelligence et des formulations nouvelles : en tout cas, il est clair qu’Écriture et tradition, Parole et confession de foi ne sont pas sur le même plan et qu’à chaque pas de son cheminement l’Église est conduite à soumettre son témoignage à l’examen critique de la Parole, réentendue à travers le témoignage apostolique primitif. Sans doute pourrait-on situer ici une différence fondamentale entre catholicisme et protestantisme, encore que la conférence œcuménique de Montréal (1963) et la troisième session du deuxième concile du Vatican aient considérablement contribué à en atténuer la rigueur : l’église catholique lira l’Écriture à travers le séculaire apport de la tradition, considérée comme l’épanouissement valable du dépôt apostolique ; les églises protestantes retournent à chaque moment directement à l’Écriture, certes en écoutant la voix de la tradition, mais en n’hésitant jamais à lui préférer la Parole seule infaillible, en face de témoignages successifs à la fois nécessaires, parfois partiels, souvent inadaptés au temps présent.


Libre examen

Il est clair qu’un risque considérable est ici assumé. Le théologien allemand David Friedrich Strauss (1808-1874) avait bien raison de dire au milieu du xixe s. que le « principe scripturaire était le talon d’Achille de la Réforme ». En fait, il s’agit d’un pari sur la fidélité de Dieu et la puissance du Saint-Esprit, et cette attitude comporte une double face : d’une part est affirmé le « libre examen », objet de tant de critiques et caricatures, en vertu de quoi chaque membre de l’Église est invité à sonder les Écritures, dans l’attente de la Parole que l’Esprit lui fait entendre ; il n’y a aucun monopole, aucun privilège, aucun magistère particulièrement compétent : c’est toute l’Église en chacun de ses membres qui est appelée à prendre l’Écriture, à la lire, à entendre la Parole et à la transmettre, dans la conviction que l’Esprit seul conduit dans toute la vérité et qu’on peut lui faire confiance pour maintenir une unité qu’aucune autre autorité ne saurait valablement garantir. Mais, d’autre part, ce libre examen de l’Écriture par l’Église a pour contrepoids nécessaire le libre examen par la Parole surgie de l’Écriture de tout ce que dit ou entreprend l’Église : de même que la tradition est sans cesse confrontée au critère scripturaire, de même l’Église est toujours soumise au souffle réformateur, à la Parole purificatrice qui la remet dans la voie de la fidélité au Seigneur et à ceux vers qui Il l’envoie. Pour une église qui prend au sérieux l’autorité souveraine de la Parole attestée par l’Écriture, l’« aggiornamento » est le pain quotidien du témoignage et du service chrétiens.


Le protestantisme et la Bible

Les églises de la Réforme sont nées, dramatiquement, de cette redécouverte de l’autorité souveraine de la Parole véhiculée par l’Écriture. En face de l’église de son temps, qui lui apparaissait comme infidèle à l’évangile de la pure grâce de Dieu en Christ, Luther, constatant notamment les ravages spirituels provoqués dans le peuple par la prédication des indulgences, affirme dans les quatre-vingt-quinze thèses du 31 octobre 1517 que le seul et véritable « trésor de l’Église, c’est le saint évangile de la gloire et de la grâce de Dieu ». Il proclame ainsi ce qu’il a redécouvert au terme d’une aventure spirituelle épuisante, à savoir qu’il n’est pas d’Église fidèle en dehors de la soumission à la vérité telle que l’Écriture la définit. Et comme, malgré son intention formelle de provoquer une réforme de la prédication à l’intérieur de l’église catholique, il n’est pas entendu, il choisit la soumission inconditionnée à la Parole vivante, dût-il pour cela entrer en conflit avec l’autorité ecclésiastique : cette préférence accordée à la Parole sur le magistère caractérise la démarche fondamentale du protestantisme.