Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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préciosité (suite)

De ces textes divers, qui parlent non point de la préciosité, mais des précieuses et quelquefois des précieux, on peut retenir trois griefs essentiels des contemporains contre les disciples de la mode nouvelle : la corruption de la langue transformée en un jargon inintelligible ; l’affectation des manières, les mines, les grimaces insupportables ; enfin le refus de la chair chez ces « jansénistes de l’Amour », selon le mot de Saint-Évremond. À l’époque, on n’a vu le plus souvent dans la préciosité qu’une sorte de snobisme éphémère. Faute de recul, on n’en a pas soupçonné l’importance ni évalué les implications. Elle a été réduite parfois à une affaire de rivalité entre les cercles, et le mot précieux a pris très vite une valeur péjorative. La comédie de Molière, par son éclatant succès, sembla sceller définitivement le destin des précieuses et des précieux. Si l’on en croit les Menagiana, à la sortie de la première représentation, à laquelle il avait assisté avec tout l’hôtel de Rambouillet, Ménage aurait déclaré à Chapelain : « Monsieur, nous approuvions vous et moi toutes les sottises qui viennent d’être critiquées si finement. Il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. » Anecdote sans doute fausse, mais caractéristique ; dès lors, aux yeux des critiques postérieurs, il paraît établi que, grâce au génie de Molière, le mauvais goût vaincu peut laisser place nette au classicisme triomphant.

En fait, la préciosité ne se limite pas à ces aspects voyants. Elle n’est pas non plus cet esprit superficiel et léger qu’on lui attribue d’ordinaire. Sans doute, elle a été frivole, attirée par des riens galants, tels qu’on les trouve dans les Poésies de Voiture, les Recueils manuscrits de Valentin Conrart, ceux de Charles de Sercy. Elle ne s’incarne pas seulement dans quelques jeux gratuits des ruelles, comme les innombrables sonnets consacrés à la mort du perroquet de Mme du Plessis-Bellière. Elle ne se résume pas à quelques excentricités de langage, mais elle dépasse le pur verbalisme d’une poésie uniquement formelle. Littéraire, elle touche le roman, le théâtre, la poésie, l’opéra. Phénomène social, elle accroît l’importance toute nouvelle des salons, le rôle des femmes, la prépondérance de Paris sur la province ; elle consacre l’essor de la bourgeoisie et fonde une élite qui s’appuie non plus sur les privilèges de la naissance et du sang, mais sur les dons de l’esprit ; elle lui propose les règles d’un art de vivre fait du souci de la galanterie, de la politesse et des bienséances. Morale, elle unit l’application à la grandeur et, parfois, le penchant vers l’héroïsme cornélien au besoin de l’analyse et au raffinement psychologique, prenant comme objet essentiel de ses recherches l’amour et ses délicatesses infinies. L’honnête homme, le bel esprit, le galant homme incarnent chacun à sa manière son idéal. Soucieuse de perfection personnelle, de gloire et de noblesse, elle veut donner à admirer et, pour cela, éviter toute banalité, transfigurer la réalité par la magie du langage, en voiler les défauts et les laideurs. Elle apporte donc la plus grande attention aux questions de langue ; les superlatifs, les mots longs, les hyperboles, les adjectifs excessifs, les phrases sonores et volumineuses, les périphrases, les euphémismes, les énigmes sont les moyens qu’elle utilise avec prédilection pour raconter, en vers ou en prose, les mille petits événements quotidiens de la ruelle en magnifiant les êtres et les choses. Telle apparaît la préciosité au milieu du grand siècle, riche de sa diversité et pourtant une dans sa nature profonde, régentant non seulement, comme le dit l’auteur inconnu du Dialogue de la Mode et de la Nature, « les habits et quelques bagatelles », mais encore « le langage, les mœurs et même les choses les plus spirituelles ».

Les origines du mouvement précieux ont donné lieu à des interprétations contradictoires. Selon certains historiens, en effet, la préciosité française n’est rien d’autre que la manifestation d’un phénomène plus vaste, européen, qui s’incarne dans l’euphuisme en Angleterre, dans le marinisme au-delà des Alpes et dans le gongorisme en Espagne. En réalité, Lyly, Sidney et Donne*, par leur rhétorique ampoulée, leur sensualité, leur goût de l’extravagant et de l’invraisemblable, ne correspondent plus, près d’un siècle plus tard, au souci de mesure, de délicatesse et de bienséance qui règne dans les salons de 1650. Si, à cette date, la belle société apprend l’italien et l’espagnol et les connaît assez pour pouvoir lire les œuvres dans le texte, les procédés de Baltasar Gracián et d’Antonio Pérez rappellent surtout ceux d’Antoine de Nervèze, de Nicolas Des Escuteaux, de François Desrues ou d’Honoré Laugier de Porchères au début du siècle. Góngora* apparaît hautain, obscur, pompeux et ostentatoire. La poésie du « Cavalier Marin » (Giambattista Marino*) a pu donner le goût du décor, des évocations fastueuses, du brillant dans le style, de l’audace dans les métaphores ; elle a contribué au raffinement de la pensée, à l’ingéniosité des jeux de mots, à la vogue des concetti et de la pointe. Elle a proposé certaines formes de badinage non exemptes de mièvrerie. Mais on lui reproche sa conception toute charnelle de l’amour, son abus des couleurs trop voyantes et des comparaisons qui mettent les règnes végétal et minéral au pillage.

La préciosité est donc un phénomène essentiellement français. Honoré d’Urfé (1567-1625) écrit avec l’Astrée, dont la première partie est publiée en 1607, un véritable bréviaire des honnêtes gens. Son roman est apprécié à la fois des doctes et des habitués des ruelles ; il fait les délices de Mlle de Scudéry dans sa jeunesse ; plusieurs de ses épisodes servent de prétexte à des divertissements mondains ; il prône l’honnête amitié, accorde la première place à la femme, donne des modèles de conversations galantes, de discussions raffinées sur des problèmes d’amour. On a pu dire qu’Artamène — ou le Grand Cyrus, héros du roman que Madeleine de Scudéry (1607-1701) fait paraître de 1649 à 1653 — est un Céladon conquérant, Céladon un Artamène en villégiature. L’Astrée elle-même annonce déjà les précieuses hautaines et fières, jalouses de leur autorité, exigeantes à l’égard de leurs soupirants. Guez de Balzac (1597-1654) a joué un rôle important dans l’élaboration de la rhétorique précieuse et arrive en tête pour le nombre des expressions qu’il prête au Dictionnaire de Somaize ; « Sapho » aime son éloquence et Pellisson fait son éloge dans la préface de l’édition qu’il donne des œuvres de Sarasin ; ses Lettres sont, selon Ménage, le présent le plus agréable que l’on peut faire aux dames. Vincent Voiture (1597-1648), de son côté, représente un autre aspect de la préciosité, la grâce, le badinage, l’esprit ; c’est lui qui crée presque tous les genres qui font la distraction des ruelles, vaudevilles, ponts-bretons, étrennes, métamorphoses, rondeaux, lettres en vieux langage, gazettes allégoriques. Poète tour à tour mariniste, galant et mondain, Claude de Malleville (1597-1647) reflète plus sa génération qu’il n’annonce celle de 1650 ; toutefois, ses Lettres amoureuses fournissent à cette dernière de belles dissertations de casuistique sentimentale et passionnelle. D’une vingtaine d’années le cadet de Voiture et de Malleville, plus proche des cercles précieux, Jean-François Sarasin (v. 1615-1654), l’un des habitués des samedis de Mlle de Scudéry, héros de la fameuse journée des madrigaux, laisse apparaître dans ses élégies, ses églogues et quelques-unes de ses stances des accents nouveaux, une sensibilité que Philippe Quinault (1635-1688), l’auteur favori des précieuses, exprimera bientôt, grâce et langueur, tendresse délicate, mélancolie rêveuse, charme du divin tourment d’amour. Précurseur par la fluidité, l’harmonie et la musique de ses vers, Sarasin l’est encore en introduisant dans la poésie galante le langage du droit et des images tirées de la langue du commerce et des affaires, en lançant la prose mêlée de vers, en donnant ses lettres de noblesse au dialogue et en faisant de lui un véritable genre, moyen d’expression favori des précieux. Corneille* enfin, selon Somaize, est l’auteur préféré des salons. Il compose, en leur honneur, des sonnets, de petites pièces intitulées Bagatelle ou Jalousie et collabore aux Poésies choisies publiées par Charles de Sercy. Son théâtre surtout, par les sentiments qu’il exprime, par le souci de grandeur et d’héroïsme qu’il unit parfois à la tendresse et au romanesque, par la langue brillante et volontiers néologique qui est la sienne, correspond parfaitement aux aspirations de la génération précieuse.