Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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populaire (littérature) et populiste (littérature) (suite)

Du roman-feuilleton au roman sentimental

Lorsque l’on envisage le roman-feuilleton du point de vue du lecteur, il ne faut pas oublier que ce genre s’adresse aussi aux lectrices. On écrit autant, sinon plus pour les femmes que pour les hommes. Et ce sera encore plus vrai dans la seconde moitié du xixe s., lorsque naîtra la presse à grand tirage. Le roman-feuilleton en porte profondément l’empreinte.

Le héros peut être un homme, et, si extraordinaire soit-il, la place qu’occupent les femmes autour de lui est considérable. Il trouvera même à la longue son antithèse féminine dans Baccarat (Ponson du Terrail) ou la Fausta (Michel Zévaco). Mais il est fréquent que l’habillage criminel ne soit qu’un simple prétexte à mettre en scène les victimes, qui sont avant tout les femmes.

On sait comment Eugène Sue a commencé par écrire un « Je ne sais quoi », selon ses propres termes, puis, au fur et à mesure qu’il écrivait, s’est pris au jeu et, soutenu par une correspondance formidable, a manifesté de plus en plus des intentions sociales à travers les Mystères de Paris. À côté du Chourineur, le personnage le plus attachant certainement pour la lectrice est Fleur-de-Marie, la prostituée au cœur pur. C’est elle qui émeut le plus le cœur des femmes. Fleur-de-Marie, c’est déjà un mythe. C’est la femme humiliée, battue, traquée de tous les romans populaires, beau témoignage d’un fond de sado-masochisme du tempérament féminin, depuis longtemps signalé par les psychanalystes et qui possède d’ailleurs des fondements sociologiques et historiques facilement démontrables.

Durant la IIe République, une vague de moralisme se manifeste par la loi Riancey (1850), taxant toutes les publications d’œuvres romanesques dans les journaux, avec le but avoué de chasser de la presse un « poison subtil » qui intoxique l’esprit populaire. C’est apparemment la mort du roman populaire, mais celui-ci ne tarde pas à renaître sous de nouveaux auspices apparemment plus conformistes avec Ponson du Terrail.

Dans Rocambole, Marthe, fille séduite, est l’enjeu de la lutte de deux frères ennemis. Elle en meurt. Jeanne, fille d’origine noble, réduite à la pauvreté, est en proie à la passion et au désir de vengeance du demi-frère de celui qu’elle aime. Cerise, honnête, petite ouvrière, est la victime de la concupiscence de M. de Beaupréau, qui multiplie les pièges pour qu’elle soit livrée à sa merci. Même Baccarat, la courtisane, sœur de Cerise, après avoir été l’instrument inconscient de machinations contre des amoureux, est ensuite enfermée chez les fous.

Xavier de Montépin (1823-1902), avec le Médecin des pauvres, présente encore une orpheline persécutée. Dans les Filles du saltimbanque, c’est une honnête fille que l’on tente de faire passer pour fille de mauvaise vie, de livrer à un séducteur et de séparer d’un amoureux millionnaire. Deux Berceaux, un ruban noir se propose de résoudre cette cruelle énigme : « Est-ce réellement ma sœur que je viens d’épouser ? Ma femme est-elle la fille de l’assassin de mon père ? » Et, bien entendu, c’est la femme qui souffre de cette situation et des complications qui en résultent.

On n’en finirait pas de faire le recensement dans les romans populaires des orphelines ou qui se croient telles, victimes de séducteurs impudents, de parents qui convoitent leur héritage, que l’on essaye par tous les moyens possibles et imaginables de séparer de leur amoureux, de faire passer même pour filles de mauvaise vie, d’emprisonner, de tuer ou que l’on tente simplement de violer. Il faut y ajouter — et leur place est considérable — les femmes à qui on enlève leur enfant ou dont on arrache le mari ou l’amant, sinon mari et enfant à la fois, par toutes sortes de moyens parfaitement déloyaux. En fait, tout cela appartient à une longue tradition qui part du conte populaire folklorique et traverse toute la littérature de colportage. Cette tradition finira par s’incarner dans des récits exclusivement destinés au public féminin, dont l’auteur le plus remarquable est certainement Delly.


Delly et le roman populaire féminin

Les romans de Delly (pseudonyme commun adopté par Marie [1875-1947] et Frédéric [1876-1949] Petitjean de la Rosière) sont exemplaires d’un genre, déjà illustré par Mme d’Aulnoy, Florian et Mme Cottin, diffusé par le colportage, mais qui prendra une ampleur inégalée avec elle : du point de vue strictement quantitatif, ses tirages en font le plus grand des romanciers de l’entre-deux-guerres.

Le style de cette œuvre charmante est très conventionnel et ses dialogues absolument faux, mais ce n’est pas là évidemment qu’il faut chercher les raisons de sa vogue. Delly a eu le génie de réduire le roman-feuilleton à ses éléments les plus simples destinés au public féminin (le Violon du tzigane, Hoelle aux yeux pers, la Fée de Kermoal, le Maître du silence, etc.). Elle n’hésite pas à reprendre et développer le thème de Cendrillon (l’Orpheline de Ti-Carrec, le Drame de l’Etang-aux-Biches), celui du retour de l’enfant prodigue (Un marquis de Carabas), mais surtout elle compose des variations infinies sur le thème de la Belle et la Bête, c’est-à-dire du mari monstre bien connu de la littérature orale avant que ne s’en empare Mme Leprince de Beaumont (Esclave ou reine ?, le Secret du Kou-kou-noor, l’Enfant mystérieuse, etc.).

Le portrait qu’elle fait des hommes est à peu près toujours le même. Ils sont égoïstes, orgueilleux, autocrates avec les femmes et totalement dépourvus de sensibilité, sinon de simples brutes. Il appartient aux femmes de les humaniser, en raison de toutes les vertus dont elles sont évidemment parées, la patience à les supporter n’étant pas des moindres. Proie toute désignée pour les hommes, la femme est toujours victime, mais comme elle sait prendre les hommes au piège de la féminité et du sentiment ! C’est une véritable revanche qui s’esquisse et s’accomplit souvent.