Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Pologne (suite)

1772-1791 : la régénération nationale

Dès le début du règne, la création de bibliothèques, de journaux (le Monitor, 1765), d’un théâtre permanent à Varsovie (1765) suscitait une intense activité intellectuelle. L’École des cadets (1765) préparait à la vie publique de jeunes nobles élevés dans l’esprit réformateur. Créée en 1773, la commission de l’Éducation nationale, qui est en Europe le premier ministère de l’Instruction publique, procède à une réforme générale de l’enseignement, imprégnée de la philosophie française des lumières. Une véritable renaissance littéraire met au service de la patrie le talent d’Ignacy Krasicki (1735-1801), les recherches historiques d’Adam Naruszewicz (1733-1796) et surtout les écrits politiques de Stanisław Staszic (1755-1826) et de Hugo Kołłątaj (1750-1812). En vingt ans, la population du pays « amputé » passe de 7,5 à 9 millions d’habitants. L’économie renaît sous l’impulsion des magnats du camp Czartoryski, qui répandent la physiocratie, substituent à la corvée le cens et même les baux de fermage, fondent des manufactures et s’associent à la bourgeoisie. Les villes se réveillent : dès 1792, Varsovie compte 120 000 habitants. À la diète de Quatre Ans (1788-1792), « la Grande Diète », le parti patriotique emporte la réforme des impôts et de l’armée. Les journées révolutionnaires parisiennes déclenchent l’action de la bourgeoisie : soutenue par l’intelligentsia radicale (les « Jacobins » de la Forge Kołłątaj), elle obtient la réforme des villes. D’accord avec le roi, les patriotes imposent le vote de la Constitution du 3 mai 1791, inspirée des principes français (monarchie constitutionnelle, droits politiques au tiers état, protection promise aux paysans).


1792-1795 : « Finis Poloniae »

La terreur inspirée par la France révolutionnaire condamne ce renouveau et accélère le dépècement du pays. Dès 1792, à l’appel de quelques magnats confédérés à Targowica à l’instigation de la tsarine, les troupes russes et prussiennes écrasent « la jacobinière polonaise ». L’œuvre de la Grande Diète est abolie. Les vainqueurs procèdent, sans l’Autriche, au deuxième partage (1793), qui réduit la Pologne à 212 000 km2 et 4 millions d’habitants. L’exaspération patriotique éclate dans l’insurrection de Tadeusz Kościuszko*, proclamée le 24 mars 1794 à Cracovie et soutenue par la noblesse patriote, les grandes villes « jacobines » (Varsovie menée par le cordonnier Jan Kiliński [1760-1819], Wilno par le radical Jakub Jasiński [1759-1794]) et des troupes de paysans. Mais la Convention refuse tout appui aux insurgés, qui restent divisés ; les forces sont trop inégales : dès l’automne, l’insurrection est brisée par la capture de Kościuszko. Déjà assiégée par les Prussiens, Varsovie se rend au général russe A. V. Souvorov (5 nov.) après la sanglante prise d’assaut de son faubourg de Praga. Le troisième partage (1795) supprime la Pologne et interdit même de mentionner son nom : Varsovie est donnée à la Prusse, Cracovie à l’Autriche, la Russie prend Wilno et Brześć.


1795-1815 : les espérances déçues : le grand-duché de Varsovie, le « royaume du Congrès »

Dès lors, les espoirs des patriotes vont se reporter sur la France. Dès 1797, les légions de Jan Henryk Dąbrowski (1755-1818) combattent sous Bonaparte (leur chant est devenu l’hymne national). Les vagues promesses d’Alexandre Ier* mettent un temps en avant les plans, anéantis en 1805, d’Adam Czartoryski (1770-1861). Dès lors, les Polonais se raccrochent à la création en 1807, par Napoléon, du grand-duché de Varsovie, agrandi en 1809 d’une partie de la Galicie reprise à l’Autriche. Si factice soit-elle, sa brève existence marque profondément le développement du pays par l’abolition du servage (1807), l’introduction du Code civil, la promotion politique de la bourgeoisie, la création d’une administration moderne et d’une armée « nationale » commandée par Józef Poniatowski (1763-1813). Très populaire, celle-ci met sa foi dans le conquérant et fournit un immense effort dans l’épopée napoléonienne. Ses espoirs s’effondrent en 1813. Vainqueur, Alexandre Ier cherche à restaurer la Pologne sous son sceptre. Mais le congrès de Vienne (1815) sanctionne les partages : le tsar cède la Posnanie à la Prusse ; Cracovie est érigée en république « libre » tandis que le reste du grand-duché de Varsovie forme le « royaume du Congrès » (avec Varsovie pour capitale) « à jamais réuni à l’empire de Russie ». Une constitution garantit son autonomie.


Permanence d’une nation (1815-1914)


1815-1864 : les révolutions

L’insurrection de novembre 1830
La marge de liberté laissée au royaume favorise après 1815 un développement rapide de son économie et la défense du patrimoine culturel. La protection douanière, l’ouverture du marché russe, l’assainissement financier (1820-1830) et la création de la banque de Pologne (1828) stimulent l’essor d’une industrie moderne : charbonnages de Dąbrowa, métallurgie de Varsovie, entreprises textiles de Łódż et Żyrardów (du nom du Français Philippe de Girard). La baisse du blé favorise les cultures nouvelles (betterave à sucre, pomme de terre) et l’élevage lainier. L’université de Varsovie est fondée en 1816. Les « chants historiques » du poète Julian Ursyn Niemcewicz (v. 1757-1841) sont un manuel populaire d’histoire nationale et, par-delà la frontière, la culture polonaise règne à l’université de Wilno, où Adam Mickiewicz* a pour maître l’historien Joachim Lelewel (1786-1861). Mais le régime libéral se révèle éphémère. Malgré ses promesses (ouverture solennelle de la diète, 1818), Alexandre Ier pratique dès 1820 une politique autoritaire, ne réunit plus la diète, traque les sociétés secrètes, qui se multiplient parmi les intellectuels et les officiers. Nicolas Ier* durcit encore la répression policière. À la nouvelle que l’armée polonaise sera envoyée contre les révolutionnaires de France et de Belgique, l’École des enseignes se révolte le 29 novembre 1830, sous la conduite du lieutenant Piotr Wysocki (1797-1874), et soulève Varsovie : mais le grand-duc Constantin (1779-1831) échappe aux insurgés. Réunie le 18 décembre, la diète, modérée mais patriote, assume l’« insurrection nationale », déchoit Nicolas Ier de son titre de roi de Pologne (25 janvier 1831) et forme un gouvernement national de cinq membres présidé par le prince Adam Czartoryski, conservateur, avec J. Lelewel comme représentant du républicanisme radical. L’ajournement de la question paysanne prive les insurgés divisés de l’appui des masses. Après huit mois de combats, le 8 septembre 1831, les troupes du général I. F. Paskevitch (1782-1856) occupent Varsovie. Une répression impitoyable s’abat sur les provinces annexées de l’Est qui ont pris part à l’insurrection : pendaisons, confiscations, déportations massives en Sibérie ou dans le Caucase déciment la noblesse polonaise ou polonisée des confins. La fermeture des écoles polonaises, de l’université de Wilno, du lycée de Krzemieniec (Volhynie) inaugure la russification brutale, marquée par la suppression de l’Église uniate. Des mesures à peine moins sévères châtient le royaume. Un statut organique remplace la Constitution (1832) : plus de diète ni d’armée ; l’université est fermée. La langue russe devient obligatoire dans les écoles secondaires et les tribunaux. La citadelle de Varsovie symbolise le nouveau régime.