Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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politique (sociologie) (suite)

Reportons-nous, en effet, à l’analyse classique que Max Weber* nous a laissée du politique. Nul doute que pour l’auteur de Wirtschaft und Gesellschaft (1922) la sociologie politique ne soit une sociologie de la domination. À plusieurs reprises, il a défini l’action politique par le recours à la contrainte : « Nous dirons d’un groupement de domination qu’il est un groupement politique (politischer Verband) lorsque et tant que son existence et la validité de ses règlements sont garanties de façon continue à l’intérieur d’un territoire géographique déterminable par l’application et la menace d’une contrainte physique de la part de la direction administrative. » Il poursuit : « Nous entendons par État une entreprise politique de caractère institutionnel (politischer Anstaltsbetrieb) lorsque et tant que sa direction administrative revendique avec succès, dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime. » Nul doute également que Weber se soit toujours refusé à poser le problème en soi du politique. Sa conception du pouvoir n’a rien de métaphysique. Il est parti d’un état indifférencié pour discerner ensuite les étapes d’une professionnalisation, c’est-à-dire les moments d’une différenciation structurale.

• On peut donc dire, en définitive, qu’il faut traiter le fait politique comme un fait social. Mais déclarer qu’on ne peut l’isoler des autres faits sociaux équivaut à ouvrir un autre débat. L’apparente innocence des propositions sur la réalité du système politique et sur l’inexistence d’une société politique masque un conflit où s’opposent deux manières radicalement différentes de concevoir les rapports du système politique et de la société globale, quand ces rapports ont été envisagés. Sur ce point, les théoriciens marxistes considèrent qu’un certain nombre d’études de sociologie politique, comme celles de R. Michels, de V. Pareto*, de G. Mosca, sont en fait des analyses du personnel politique et de ses conflits envisagés comme moteur de l’évolution politique. Au primat du politique affirmé par ces auteurs, ils opposent une théorie du reflet (la lutte de classes commandant le devenir historique), que la reconnaissance assez récente de l’autonomie relative du système politique a sensiblement modifiée. Hostile à une interprétation rigide et réductrice et récusant l’« économisme » au même titre que l’« idéologisme », L. Althusser, après Gramsci*, s’est employé à montrer que la division du travail a provoqué l’apparition d’une catégorie de professionnels de la politique, dotée de sa propre dynamique ainsi que de ses propres contradictions, qui surdéterminent les contradictions fondamentales nouées au cœur de l’infrastructure. La surdétermination se situant en aval du cours de l’histoire, la critique de l’hypothèse de la détermination unilatérale du politique par l’économique développée par R. Aron* reste entière : l’autonomie ainsi accordée à la vie politique s’inscrit dans le cadre fixé par l’évolution des rapports de production, le rapport demeure dialectique. Encore, pourrait-on objecter, faudrait-il connaître d’une manière précise les relais, les médiations, le mécanisme des interactions qui sont toujours citées désincarnées ; ce qui signifie que la formulation d’un problème n’en est pas la résolution.

À l’opposé de la réflexion marxiste de Nicos Poulantzas sur Pouvoir politique et classes sociales (1968) et les Classes sociales dans le capitalisme d’aujourd’hui (1974), la sociologie politique de R. Aron se situe dans le prolongement de celle de Tocqueville* et de Weber. Procédant par rapport à l’explication marxiste à un complet renversement des perspectives, Raymond Aron, dans les Dix-Huit Leçons sur la société industrielle (1963), puis dans la Lutte des classes (1964), enfin dans Démocratie et totalitarisme (1965), s’est employé à démontrer que l’organisation politique rend compte des différents modèles de croissance choisis par les sociétés industrielles, et que seule la décision politique explique que les partis aient le droit de s’organiser rationnellement dans les pays occidentaux et non en U. R. S. S. Si bien qu’il peut conclure dans son troisième ouvrage : « À notre époque, qui compare les différents types de société industrielle constate que la caractéristique de chaque type de société industrielle dépend de la politique. »

S’agissant donc de la relation à établir entre la sphère politique et la société considérée, on ne peut qu’enregistrer des formulations fortement contrastées. On conçoit, dans ces conditions, tout l’intérêt que présente le schéma d’Easton, qui a renouvelé l’étude du système politique dans ses rapports avec l’environnement. Mais, avant d’en esquisser les grandes lignes, il convient de mentionner les approches classiques du phénomène politique et de présenter les différentes pièces du système qu’elles ont totalement ou partiellement pris pour objet.


L’approche classique du politique : qui gouverne ?

Bien que les écrits de Durkheim* fournissent à la sociologie politique un certain nombre de variables théoriques, comme la tendance à l’uniformité et à la différenciation fonctionnelle, c’est de l’œuvre de Max Weber qu’elle tire le plus souvent ses orientations théoriques et son appareil conceptuel. Certes on peut avec le Finlandais Erik Allardt insister à juste titre sur la richesse des vues de Durkheim sur la coercition, l’intégration, et surtout sur la division du travail social : la conceptualisation du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique, qui doit être profilée à l’horizon de l’analyse webérienne de la tendance moderne à la bureaucratisation, explique en quoi les formes bureaucratiques sont devenues nécessaires pour régler les conditions de l’échange. Cependant, les incidences sur le politique de l’apparition d’un appareil bureaucratique et le développement de son action pragmatique ont été essentiellement mis en lumière par Max Weber, qui s’est situé, lui aussi, dans une perspective historique. La guerre, selon lui, est la cause première de l’organisation rationnelle de la vie politique ; elle a rendu nécessaire l’exercice, en permanence, de fonctions politiques dont n’étaient jusqu’alors investis que de façon intermittente certains personnages. À l’embryon d’administration ainsi mis en place a ensuite succédé une bureaucratie de plus en plus structurée ; un personnel qualifié s’est développé, une classe politique s’est constituée d’où est issu le groupe dirigeant. Face à une telle évolution, ce dernier a voulu, pour ne pas être dessaisi du pouvoir, limiter l’emprise des spécialistes sur la vie politique en recourant notamment au « recall ». En France, la politique du gouvernement royal à l’égard de ses « officiers » ou la chute de Robespierre, provoquée dans une large mesure par le rappel des représentants en mission, illustrent bien les difficultés d’un tel procédé. Elles sont d’autant plus évidentes aujourd’hui qu’on ne peut remplacer incessamment des spécialistes. La conséquence majeure de la révolution administrative a donc été d’accroître la professionnalisation et d’éliminer des carrières dorénavant rémunérées les notables qui faisaient de la politique sans en vivre. Cette élimination progressive n’a cependant pas empêché la pérennisation de rôles intermittents qu’incarnent, par exemple, l’électeur mais aussi le militant ou le manifestant.