Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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polémologie (suite)

Clausewitz* est un des plus grands théoriciens de la guerre : il en analyse les aspects, les fins et les moyens, et montre que la « guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Pour lui, l’armée n’est qu’un instrument de la politique, et la guerre est un acte de violence poussé à ses limites extrêmes. Les théories sociologiques considèrent la guerre comme un phénomène « normal » de la vie des peuples et se séparent en optimistes ou en pessimistes suivant le but qu’elles attribuent au développement des sociétés : Saint-Simon* pense que l’industrie mettra fin à la guerre, comme Comte*, d’ailleurs ; Marx* et les marxistes dénoncent comme guerre constante la lutte permanente des classes riches et des classes pauvres, et le fait que les classes dirigeantes détournent le peuple de la lutte des classes en lui suggérant des passions nationales ou religieuses s’explique par des antagonismes économiques. D’autres, enfin, justifient leurs thèses pessimistes par la cruauté instinctive de l’homme, la lutte pour la vie, tous préjugés non fondés scientifiquement.

Le phénomène de la guerre présente les caractéristiques suivantes : c’est d’abord essentiellement un phénomène collectif ; il comporte un élément subjectif, l’intention, et un élément politique, l’organisation ; la guerre est au service des intérêts d’un groupe politique ; enfin, elle a un caractère juridique. Bouthoul la considère comme une forme de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisée quant aux groupes qui la font et aux manières dont ceux-ci la mènent ; la guerre est limitée dans le temps et dans l’espace, et soumise à des règles juridiques particulières, variables suivant les lieux et les époques ; elle est toujours sanglante et comporte toujours la destruction de vies humaines.

Elle présente aussi des caractéristiques économiques : elle présuppose une accumulation préalable, et, en un sens, c’est une sorte d’activité de luxe. Toute guerre est une entreprise économique qui suppose accumulation de matériels, de capitaux et de réserves ; ainsi, Fort Knox, aux États-Unis, est un formidable trésor de guerre, et souvent le stock d’or d’un pays passe d’un vainqueur à l’autre. La préparation de la guerre contribue à réaliser le plein-emploi. La guerre entraîne une consommation accélérée et provoque des déplacements de richesses ; elle produit des mutations dans les structures économiques en modifiant la répartition des investissements, des capitaux, des débouchés, etc.

Dire que la cause essentielle des guerres est de nature économique est sans doute vrai, mais trop général, car la guerre, phénomène social total, résulte de nombreux aspects. On peut distinguer des guerres de pénurie, des guerres d’abondance et de débouchés, des guerres coloniales ; le libéralisme économique et la concurrence favorisent également un certain nombre d’affrontements qui débouchent fréquemment sur la guerre.

Les guerres ont aussi un aspect démographique, et l’on peut dire qu’elles sont un homicide collectif organisé et finalisé ; elles accroissent la mortalité, sont des institutions destructrices conscientes, entraînant la plupart du temps la mort d’hommes jeunes ; en ce sens, on a parlé de la fonction démographique des guerres.

Cependant est-il possible de parler sans exagération d’impulsions belliqueuses collectives à propos de la turbulence traditionnelle de la jeunesse ? Il existe vraiment d’autres dérivatifs que la guerre, qui est, elle, purement et uniquement destructrice. Si, souvent, il existe, dans les sociétés, une mortalité institutionnelle ou différée, la plus efficace est évidemment la guerre.

Les guerres ont un aspect ethnologique, et l’on a pu rapprocher la guerre de la fête pour en comparer certains aspects communs, tels que la destruction ostentatoire, le rite collectif, le côté esthétique, ludique ou sacré. Enfin, les guerres présentent des traits psychologiques ; l’étude de l’agressivité individuelle et collective ainsi que la psychanalyse des impulsions belliqueuses apporteraient une contribution importante à l’étude scientifique de la guerre. Les types de pacifismes et le comportement des dirigeants et des dirigés font d’ailleurs partie des recherches de la sociologie. Les plans de paix ont généralement pour limite une attitude préventive à l’égard du phénomène qui est considéré comme ayant provoqué la guerre et ressemblent donc à un recensement des causes de guerre. Il faudrait remarquer, enfin, qu’il y a toujours un élément irrationnel dans le phénomène guerre. Pour parvenir à un pacifisme scientifique, il faut arriver à une connaissance scientifique du phénomène, et c’est ce que propose Bouthoul quand il nous dit que nous sommes condamnés soit à préparer à la guerre, soit à œuvrer pour la polémologie.

B. V.

 R. Aron, Paix et guerre entre les nations (Calmann-Lévy, 1962). / G. Bouthoul, le Phénomène guerre (Payot, 1962 ; nouv. éd., Traité de polémologie. Sociologie des guerres, 1970). / A. Glucksman, le Discours de la guerre (Éd. de l’Herne, 1967).

Poliakoff (Serge)

Peintre français d’origine russe (Moscou 1906 - Paris 1969).


Né d’une famille aisée, il a l’occasion de fréquenter le salon littéraire d’une de ses sœurs et de côtoyer la grande aristocratie russe, à Saint-Pétersbourg, chez une autre sœur mariée au prince Galitzine. Il s’initie très tôt à la littérature et surtout au chant et à la musique, particulièrement à la guitare. La révolution de 1917 met fin à cette période, et Poliakoff doit parcourir l’Europe en accompagnant à la guitare sa tante, chanteuse célèbre, pour gagner sa vie.

En 1923, il vient se fixer à Paris et, en 1929, il travaille la peinture à l’académie Frochot et à la Grande Chaumière. Aujourd’hui disparus, les tableaux de cette époque sont encore des produits de l’académisme. Plus important va être le séjour de Poliakoff à Londres (1935-1937), où il suit les cours de la Slade School of Art, mais surtout découvre dans les musées les primitifs italiens, Cézanne, Gauguin, Seurat, Klee, Juan Gris ainsi que les sarcophages égyptiens, qui l’impressionnent fortement. Après avoir épousé Marcelle Perreur-Lloyd, Poliakoff revient à Paris, où la rencontre de quelques grands artistes va déterminer son évolution : Kandinsky*, qui, voyant sa première peinture abstraite à la galerie « le Niveau » en 1938, remarque ses dons ; Robert et Sonia Delaunay*, qu’il fréquente assidûment ; Otto Freundlich, à qui il voue une grande admiration. S’il reste étranger aux théories sur l’art abstrait, il conduit néanmoins sa peinture instinctivement vers les rythmes purs, avec son goût prononcé pour la couleur.