Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Platon (suite)

Tel est le mouvement ascendant par lequel, s’opposant aux sophistes, Platon construit cet idéalisme (qu’on a pu appeler aussi un réalisme des Idées), dans lequel l’invisible reçoit plus de réalité que le visible. Il faut non seulement s’opposer à la sophistique (à sa méthode et à son idéologie), mais aussi en rendre compte, montrer comment elle est possible. Cette méditation sera l’œuvre des dialogues dits « dialectiques » (le Phèdre, le Parménide, le Sophiste, le Politique, le Philèbe). Elle entraînera l’apparition de thèmes nouveaux, dans lesquels certains commentateurs ont été jusqu’à voir un véritable remaniement, notamment en ce qui concerne la théorie des Idées et en particulier la doctrine de la réminiscence, dont L. Robin a remarqué qu’elle était passée sous silence par ces derniers dialogues. Simultanément, la dialectique « descendante » prendra le pas sur la dialectique « ascendante », c’est-à-dire que la dialectique ne consistera plus dans une méthode permettant d’atteindre le monde stable des Idées mais qu’elle sera science de l’articulation des Idées entre elles, de leur « participation » les unes aux autres. Participation à partir de laquelle seulement pourra être comprise la possibilité de l’erreur, de l’illusion, du mensonge, dont la sophistique est l’exemple. Alors que la réminiscence impliquait l’existence des Idées séparées, ce qui apparaîtra de plus en plus, c’est le tissu des relations qui les rattachent les unes aux autres. En même temps, le Philèbe atténue la séparation de l’âme et du corps, dont le Phédon avait fait le point de départ de la philosophie : il ne s’agit plus de renoncer au corps, mais de vivre bien avec lui ; un certain hédonisme a fait place à l’ascétisme initial. Ce sont ces remaniements des derniers dialogues qui avaient fait rejeter ceux-ci comme apocryphes par certains critiques du xixe s.

C’est dans le Parménide que cette révision va le plus loin, puisque le philosophe éléate de ce nom y met le jeune Socrate en difficulté en contestant la cohérence d’une philosophie qui établit une séparation tranchée entre les sensibles et les intelligibles. Le Sophiste, pour sa part, se contente de développer, à partir des cinq genres que sont l’Être, le Repos, le Mouvement, le Même et l’Autre, la participation des Idées les unes aux autres, leur mutuelle implication : sans doute Repos et Mouvement sont-ils trop exclusifs pour se mêler si peu que ce soit, mais tous deux, dans la mesure où ils sont, participent à l’Être et, chacun des trois pouvant également être dit autre que les autres et le même que lui-même, tous participent aussi au Même et à l’Autre. Il en résulte que l’on peut dire de l’Être autre chose que l’Être et qu’autour de chaque Être prolifère l’autre que l’Être qu’est le Non-Être. Deux conclusions peuvent alors être avancées : 1o les Idées participent entre elles, mais selon un système de relations réglées que la dialectique permet de respecter ; 2o si l’on ne respecte pas ces relations, mais que l’on mêle n’importe quelle Idée à n’importe quelle autre, on risque de tomber dans l’erreur en disant ce qui n’est pas : ce que fait le sophiste.

Mais cette dialectique descendante ne quitte pas le monde des Idées. Le rapport entre ce qui connaît et ce qui est connu laisse intacte l’exclusion du monde sensible hors du domaine de la science. Il reste réfractaire et impénétrable à l’intelligible. Pourtant le philosophe doit retourner dans la caverne. Aussi, lorsqu’il franchira son seuil en sens inverse, devra-t-il changer son discours dialectique pour un discours mythique. Il ne saurait y avoir de science du devenir, c’est-à-dire de physique scientifique. Le mythe cosmologique (comme celui du Timée), par l’objet même qui est le sien, ne saurait être autre chose qu’une opinion dont on n’est pas en droit d’attendre plus que de la voir s’accorder harmonieusement avec la science de l’Être. Le mythe, dont la fonction est, en ce sens, symétrique de celle de l’Amour ou des mathématiques, peut donc être défini comme l’intermédiaire du retour.

D. H.

➙ Contradiction et dialectique / Philosophie / Socrate.

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