Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Plantagenêt (suite)

Crises familiales et politiques

Respectueux des règles régissant le système féodal, désireux, en outre, d’ôter aux Capétiens tout prétexte juridique d’agression, les Plantagenêts renouvellent périodiquement l’hommage qu’ils doivent à leur suzerain pour la Normandie et pour l’Aquitaine. Henri II, Henri le Jeune, Richard Cœur de Lion ne s’y dérobent pas, et Philippe Auguste n’hésite pas, par ailleurs, pour affaiblir le souverain régnant en Angleterre, à accepter contre ce dernier l’hommage de Richard en 1188, les hommages de Jean en 1189 et en 1193, celui d’Aliénor en 1199 et celui d’Arthur Ier de Bretagne en juillet 1202.

Mais, pour éviter d’aliéner, au moins partiellement, l’exercice de leur souveraineté en Angleterre en remplissant les obligations du contrat féodal qui les lie pour leurs terres d’outre-mer aux rois de France, les Plantagenêts refusent, en fait, d’en respecter les clauses. Ainsi fournissent-ils involontairement mais nécessairement aux Capétiens le prétexte juridique qui permettra à l’un d’eux de procéder à la commise de leurs fiefs lorsque les circonstances s’avéreront favorables. En fait, ce temps est venu avec l’avènement, en 1199, de Jean sans Terre, roi cyclothymique, irresponsable et cruel, qui est déshérité le 28 avril 1202 par les barons composant la cour de France, moins parce qu’il a épousé la jeune Isabelle d’Angoulême le 30 août 1200 au détriment d’Hugues IX de Lusignan que parce que « lui et ses ancêtres avaient négligé de faire tous les services dus pour ces terres [...] ».

La réduction finale de l’immense domaine continental des Plantagenêts à la seule fraction de l’Aquitaine située au sud du Poitou marque l’effondrement de la politique impériale de la dynastie ; mais cet effondrement n’est pas ressenti pour autant comme une catastrophe par les sujets anglais des Plantagenêts, qui reprochent à la politique impériale de coûter trop cher et de détourner vers la France l’attention de leurs souverains, alors que la commise de 1202 présente par contre l’avantage de rompre tout lien féodal entre ces derniers et les Capétiens.

Pourtant, la décision de 1202 provoque indirectement une série de crises politiques aggravées par la médiocrité de Jean sans Terre et par celle de son fils Henri III. Le premier de ces princes multiplie en effet les crimes et les erreurs : assassinat, le 3 avril 1203, de son neveu Arthur Ier de Bretagne, coupable d’avoir prêté hommage à Philippe Auguste pour la Bretagne, l’Anjou, le Maine, la Touraine et le Poitou ; exactions fiscales du chancelier et grand justicier William (ou Guillaume) Longchamp, aggravées de 1191 à 1205 par le grand justicier Hubert Gautier, archevêque de Canterbury ; conflit avec l’Église pour avoir voulu imposer à ce siège son protégé John de Gray contre la volonté du chapitre de la cathédrale, qui élit Stephen (ou Étienne) Langton le 20 décembre 1206 à Rome en présence du pape Innocent III (celui-ci met l’interdit sur le royaume de Jean en mars 1208 et ne lève cette mesure qu’en contraignant ce dernier à lui céder en fief son royaume d’Angleterre, qu’il ne lui restitue que contre la prestation humiliante de l’hommage lige) ; conflit avec la France marqué par la défaite personnelle de Jean sans Terre à La Roche-aux-Moines le 2 juillet 1214 et par celle de ses alliés à Bouvines le 27 juillet suivant ; levée d’un écuage impopulaire de 3 marcs par chevalier au retour de cette campagne désastreuse.

Se révoltant alors contre leur roi, déconsidéré par ces échecs répétés, barons et chevaliers lui imposent le 15 juin 1215 l’acceptation de la pétition des barons et de la Grande Charte. Ainsi est ruinée l’œuvre de restauration monarchique des premiers Plantagenêts et est ouverte une période de tension de cinq siècles entre la Couronne et les défenseurs des principes contenus en germe dans ces textes, qui contraignent en particulier la première à soumettre ses actes au contrôle d’une commission de barons.

Vaincue à l’extérieur, humiliée à l’intérieur du royaume d’Angleterre, la dynastie des Plantagenêts semble devoir même s’effacer au profit de celle des Capétiens lorsque Louis de France (futur Louis VIII) traverse la Manche en 1216 à l’appel des barons anglais, qui constatent que leur roi, en accord avec la papauté, se refuse à appliquer les réformes de 1215. Époux de Blanche de Castille, petite-fille d’Henri II, en vertu du traité du Goulet du 22 mai 1200, le prince royal semble avoir alors toutes les chances de réussir dans son entreprise, quand un hasard sauve la dynastie angevine : la mort par indigestion de Jean sans Terre le 19 octobre 1216.

Les barons, ralliés aussitôt à la cause de l’enfant-roi, Henri III (1216-1272), qui n’a que neuf ans à son avènement, renoncent à l’appel aux Capétiens. Pourtant, leur revirement eût été vain sans l’intervention des officiers mis en place par les Plantagenêts. Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, puis le justicier Hubert Du Bourg assurent l’exercice du pouvoir jusqu’en 1232, date à partir de laquelle les institutions gouvernementales et administratives se développent sous l’impulsion des fonctionnaires royaux, qui gèrent le pays au nom du roi, mais sans sa participation.

Vivant isolé de ses sujets anglais dans une cour dominée d’abord par des Poitevins, puis par des Savoyards et des Provençaux après son mariage en 1236 avec Aliénor de Provence, belle-sœur de Louis IX* et de Charles Ier d’Anjou, trop docile envers Rome, Henri III compromet à son tour l’avenir de sa dynastie en Angleterre par la pratique d’une politique continentale à la fois coûteuse (emprunts aux marchands italiens, aux bourgeois de Bordeaux) et humiliante. Incapable de reconquérir les terres perdues par son père (vaine expédition de 1230, défaites de Taillebourg et de Saintes en 1242), il commet en effet l’erreur, par le traité de Paris conclu le 28 mai 1258 et signé le 4 décembre 1259, de redevenir l’homme lige du roi de France. Cette décision porte le germe de la seconde guerre de Cent Ans à l’heure même où l’on prétend mettre fin à la première. Elle sera fatale à la dynastie.