Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Aristote (suite)

La vertu de justice est la vertu sociale par excellence : la cité propose les critères qui permettent de distinguer le juste et l’injuste. Aristote distingue une justice naturelle, qui possède partout la même force et n’est pas relative à telle ou telle opinion (le « droit naturel »), et une justice politique, qui n’est autre que le droit légal tel qu’il est sanctionné par les droits d’une cité. Aristote est ainsi un des premiers philosophes à reconnaître l’existence d’un droit de la nature. Il reste que c’est la cité qui permet au droit naturel de s’actualiser et qui se révèle la condition dernière de possibilité de toutes les formes de justice.

Le péripatétisme après Aristote

Les disciples d’Aristote auront des préoccupations essentiellement d’ordre expérimental : recherches zoologiques, biologiques et historiques.

Eudème, Aristoxène de Tarente et Théophraste recourent constamment à l’expérience et prolongent la pensée du maître dans des recherches spécialisées, où domine le souci de l’observation du détail. Ainsi en est-il des Caractères de Théophraste comme de son histoire des Opinions physiques. Straton de Lampsaque († 268 av. J.-C.) remettra en cause les fondements mêmes de la physique d’Aristote en rejetant la théorie des lieux naturels et celle de la cause finale, et en ne retenant d’autre force active que la pesanteur. Dicéarque (v. 347 - v. 285 av. J.-C.) retrouve l’inspiration d’Hésiode dans son histoire abrégée du peuple grec et distingue : l’âge d’or, qui est le temps de la paix ; l’âge nomade, qui est la période où la propriété et, avec elle, la guerre se développent ; l’âge agricole, où les tensions se confirment et s’accentuent. L’aristotélisme ira toujours en spécialisant jusqu’à renoncer aux principes mêmes du système : Critolaos, qui dirige le Lycée de 190 à 150, conserve peu de caractères de l’aristotélisme initial.

M. K.

M. K.

 F. Ravaisson, Essai sur la Métaphysique d’Aristote (1837-1846 ; nouv. éd. Vrin, 1953). / H. Bonitz, Aristotelische Studien (Vienne, 1862-1867 ; 5 tomes). / E. Boutroux, « Aristote », dans la Grande Encyclopédie (tome I, 1886). / C. Werner, Aristote et l’idéalisme platonicien (Genève, 1909). / F. Brentano, Aristoteles und seine Weltanschauung (Leiozig, 1911). / O. Hamelin, le Système d’Aristote (Alcan, 1920). / W. D. Ross, Aristotle (Londres, 1923 ; trad. fr., Payot, 1930). / G. Rodier, Études de philosophie grecque (Vrin, 1927 ; 2e éd., 1957). / E. Bréhier, Histoire de la philosophie (Alcan, 1928 ; nouv. éd., P. U. F., 1962, t. I, fasc. 1). / G. R. G. Mure, Aristotle (Londres, 1932). / W. Bröcker, Aristoteles (Francfort, 1935). / L. Robin, Aristote (P. U. F., 1944). / I. M. Bochenski, Ancient Formal Logic (Amsterdam, 1951). / J. Łukasiewicz, Aristotle’s Syllogistic from the Standpoint of Modern Formal Logic (Oxford, 1951 ; trad. fr. la Syllogistique d’Aristote, A. Colin, 1972). / J. Owens, The Doctrine of Being in the Aristotelian Metaphysics. A Study in the Greek Background of Medieval Thought (Toronto, 1951). / J. Brun, Aristote et le Lycée (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1961 ; 3e éd., 1970). / P. Aubenque, le Problème de l’être chez Aristote (P. U. F., 1962 ; 2e éd., 1967) ; la Prudence chez Aristote (P. U. F., 1963). / J. Moreau, Aristote et son école (P. U. F., 1962). / P. Ricœur, Platon et Aristote (C. D. U., 1962). / Actes du Congrès de l’Association Guillaume Budé (Lyon, sept. 1958) [Les Belles Lettres, 1962], / T. Kotarbinski, Leçons sur l’histoire de la logique (P. U. F., 1965). / H. Barreau, Aristote (Seghers, 1972). / P. Somville, Essai sur la Poétique d’Aristote et sur quelques aspects de sa postérité (Vrin, 1975).


Aristote dans la philosophie du Moyen Âge

Hors les écoles grecques, Aristote, dans le Bas-Empire christianisé, ne fit figure que de maître de logique. Les docteurs chrétiens, notamment Augustin*, étaient pénétrés des conceptions des platoniciens, plus exactement de l’inspiration émanant d’un syncrétisme issu de Plotin et de Proclus. Ils demeuraient sensibles au spiritualisme d’une contemplation émergeant au-delà des pesanteurs terrestres. Le réalisme et le naturalisme d’Aristote s’en trouvaient dépréciés, et le Stagirite ne pouvait être estimé que pour sa logique. Boèce († 524) en transmit intelligemment l’héritage, dont la Renaissance carolingienne fit son profit. En fait, ce capital n’était exploité que pour les premiers livres de l’Organon, ainsi réduit à un outillage mental, en méconnaissance de l’anthropologie et de la poétique du philosophe, traité parfois avec mépris comme un « manducator verborum ». Platon régna ainsi jusqu’en plein xiie s.

À la faveur des curiosités alors éveillées par l’essor économico-culturel, les autres ouvrages d’Aristote pénétrèrent en Occident, au gré des pôles de développement ou des hasards des traductions, qui se font du grec en latin, et aussi, dans certaines régions (Sicile, Espagne), à l’aide des traductions arabes. On peut discerner plusieurs étapes, au cours desquelles les esprits et bientôt les programmes scolaires furent submergés par ces vagues de textes et de pensées : lecture des Analytiques, philosophie de la nature, psychologie, métaphysique, enfin, après 1250, morale et politique.

À chaque étape, les chrétiens ressentaient de plus en plus l’incompatibilité tant du naturalisme que du rationalisme du philosophe pour l’élaboration de leur foi. Les autorités ecclésiastiques dénoncèrent cette incohérence de manière fréquente et continue dès les premières années du xiiie s., à mesure que le développement des écoles urbaines donnaient une surface institutionnelle à cette philosophie novatrice. Pareille résistance s’accommodait mal, sous la peur, d’un discernement des valeurs et des méthodes.

Dans cette tension dramatique pour la foi, deux hommes eurent la courageuse lucidité, en pleine Université de Paris, de prendre comme textes de leurs leçons les œuvres d’Aristote alors connues : Roger Bacon*, au collège des franciscains (vers 1240-1245), Albert* le Grand, au collège des dominicains (de 1240 à 1248), dont le propos exprès fut de « rendre Aristote intelligible aux Latins ». Le plus fort était que le grec arrivait enveloppé des commentaires et des interprétations des philosophes arabes, Averroès* en particulier, tout frais traduit. Les maîtres trouvaient là, avec une introduction inappréciable, une interprétation rigoureuse, qui, par cela même et surtout en anthropologie, s’opposait au spiritualisme platonico-augustinien alors en cours.