Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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phonologie (suite)

C’est à partir des traits distinctifs établis par R. Jakobson que travaillent les phonologues générativistes, certains, comme Morris Halle, ayant d’ailleurs collaboré avec lui. Ils considèrent, cependant, que ces traits ne sont pas entièrement adéquats pour décrire dans toute son ampleur la totalité des oppositions phonologiques et ne définissent pas toujours les classes naturelles optimales. Ils intègrent la phonologie dans l’ensemble de la théorie de la grammaire générative et reconnaissent deux niveaux de représentation phonologiques : un niveau abstrait ou sous-jacent, et un niveau dérivé ou concret, qui est celui de la spécification phonétique.


Prosodie


Intonation, ton et accent

Il existe des unités phoniques fonctionnelles qui, à la différence des phonèmes, n’ont pas d’existence intrinsèque et doivent forcément se combiner à un phonème ou à une succession de phonèmes (syllabes, ou groupes de syllabes, etc.) pour pouvoir apparaître dans la chaîne parlée. Il s’agit des traits prosodiques, appelés aussi traits suprasegmentaux ou prosodèmes, comme l’intonation, le ton et l’accent.

L’intonation et le ton ont la même nature physique et physiologique, la mise en valeur se faisant par la mélodie. Mais l’intonation renseigne essentiellement sur l’état d’esprit de celui qui parle. Des expériences, conduites en particulier sur l’anglais et le hongrois, tendent à montrer que la signification de l’intonation est indépendante de la langue et que la colère, l’interrogation, le doute, la surprise s’expriment avec la même intonation dans des langues même non apparentées. L’intonation apparaîtrait comme une tendance relevant d’un code paralinguistique, se retrouvant en dehors des langues dans des systèmes de communication tels que la musique.

Les tons, par contre, ont la même valeur distinctive que les phonèmes dans des langues comme le suédois, le norvégien, le chinois, le vietnamien, le lituanien, le serbo-croate. Le dialecte de Pékin présente quatre tons (uni, montant, descendant, brisé) : le mot zhu (tchou) pourra signifier, suivant qu’il est prononcé avec l’un ou l’autre ton, « porc », « bambou », « seigneur », « habiter ». Une langue sud-africaine, le hottentot, présente six tons.

L’accent d’intensité, ou accent dynamique, met en relief une unité à l’aide de l’intensité sonore (force expiratoire). L’accent a trois fonctions. Sa fonction distinctive a été bien trop exagérée par rapport à sa valeur réelle. En effet, l’extrême rareté, dans les langues à accent libre, de paires, telles ’mouka / mou’ka en russe, ou ’ancora / an’cora en italien, le fait que, dans ces paires, les mots, qui sont censés ne différer que par la place de l’accent, appartiennent en fait à des catégories morphologiques différentes et sont donc peu susceptibles d’apparaître dans le même contexte montrent bien que la fonction principale de l’accent est ailleurs. Le rôle de l’accent est, en fait, essentiellement de faciliter l’identification du mot. Dans les langues à accent fixe, l’accent a une valeur démarcative : il indique le début du mot, comme en tchèque, où il porte sur la première syllabe, ou bien la fin du mot, comme en français, où il porte sur la dernière syllabe. Il peut avoir aussi une valeur contrastive, qui s’exerce par la mise en relief de certaines sections de la chaîne, syntagme ou mot, et cette mise en relief a une valeur significative. Ainsi, si l’on compare les deux phrases anglaises John loves ’Mary et ’John loves Mary, on voit qu’elles ont chacune un sens différent (« c’est Mary que John aime » et « c’est John qui aime Mary »), à côté de la phrase neutre John loves Mary (« John aime Mary »).


L’analyse prosodique

Pour les linguistes américains, l’étude des unités prosodiques est plus large que pour les Européens et se réfère à tous les phénomènes qui affectent une séquence de phonèmes (groupes de consonnes, syllabes, etc.) : par exemple la nasalité dans les finales portugaises de type /ão/. Dans ce cas, le prosodème est une composante longue (long component) qui peut avoir une valeur démarcative : ainsi, l’aspiration, l’affrication ou l’explosion peuvent apparaître dans la langue thaïe seulement comme trait des consonnes initiales de syllabe, de même que les clics dans les langues africaines. Les prosodèmes peuvent même s’étendre au-delà de la syllabe, comme c’est le cas dans les phénomènes d’harmonie vocalique du turc et du hongrois. Cette extension de l’interprétation prosodique aboutit à une nouvelle conception de l’analyse phonologique, qu’on appelle analyse prosodique, déjà pratiquée par J. R. Firth et ses disciples de l’école de Londres au cours des vingt dernières années. Ainsi en turc, les huit voyelles peuvent être décrites par trois oppositions articulatoires : haute/basse, antérieure/postérieure, arrondie/non arrondie. Toutes les syllabes du mot prennent la même valeur en ce qui concerne la deuxième opposition ; le terme positif de la troisième opposition ne peut apparaître que dans la première syllabe du mot et dans les suffixes à voyelle haute. On dit que les traits correspondant à la première opposition sont des unités phonologiques et que ceux qui correspondent à la deuxième et à la troisième opposition sont des traits prosodiques. La structure présentée par l’analyse prosodique est multidimensionnelle, car elle est composée d’unités phonologiques portant sur un seul phonème et de traits prosodiques opérant sur des domaines de longueur différente. L’avantage de ce type d’analyse est qu’il donne une idée plus juste du nombre d’oppositions phonologiques possibles à l’intérieur du mot.

M. G.

➙ Phonétique / Structuralisme.

 J. Baudouin de Courtenay, Versuch einer Theorie phonetischer Alternationen (Trübner, Strasbourg, 1895). / F. de Saussure, Cours de linguistique générale (Payot, 1916 ; nouv. éd., 1972). / E. Sapir, Language. An Introduction to the Study of Speech (New York, 1921 ; trad. fr. le Langage, Payot, 1953). / J. R. Firth, Speech (Londres, 1930). / L. Bloomfield, Language (New York, 1933 ; nouv. éd., 1965 ; trad. fr. le Langage, Payot, 1970). / N. S. Troubetzkoy, Grundzüge der Phonologie (Prague, 1939 ; trad. fr. Principes de phonologie, Klincksieck, 1949 ; rééd., 1967). / R. Jakobson, Kindersprache, Aphasie und allgemeine Lautgesetze (Uppsala, 1941 ; trad. fr. Langage enfantin et aphasie, Éd. de Minuit, 1969). / A. Martinet, Phonology as Functional Phonetics (Londres, 1949) ; Économie des changements phonétiques. Traité de phonologie diachronique (Francke, Berne, 1955 ; 2e éd., 1964) ; Éléments de linguistique générale (A. Colin, 1960 ; nouv. éd., 1967). / R. Jakobson, G. M. Fant et M. Halle, Preliminaries to Speech Analysis (Cambridge, Mass., 1952 ; nouv. éd., 1969). / H. A. Gleason, An Introduction to Descriptive Linguistics (New York, 1955 ; nouv. éd., 1961 ; trad. fr. Introduction à la linguistique, Larousse, 1969). / C. F. Hockett, A Manual of Phonology (Bloomington, Indiana, 1955). / R. Jakobson et M. Halle, Fundamentals of Language (Mouton, La Haye, 1963 ; 2e éd., 1971). / S. A. Schane (sous la dir. de), la Phonologie générative, numéro spécial de Langages (Larousse, 1967). / R. T. Harms, Introduction to Phonological Theory (Englewood Cliffs, N. J., 1968). / N. Chomsky et M. Halle, The Sound Pattern of English (New York, 1969 ; trad. fr. partielle Principes de phonologie générative, Éd. du Seuil, 1973). / F. Dell, les Lettres et les sons. Introductions à la phonologie générative (Hermann, 1973). / J. Dubois, M. Giacomo, L. Guespin, C. et J.-B. Marcellesi et J.-P. Mével, Dictionnaire de linguistique (Larousse, 1973).