Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Aristote (suite)

À côté de la syllogistique des propositions assertoriques, Aristote a construit une syllogistique des « prémisses mixtes », dans lesquelles la majeure et/ou la mineure peuvent être apodictiques, assertoriques, problématiques. Elle comprend un très large éventail de choix de modes, et Aristote démontre comment la conclusion dépend de la « mixité » des prémisses et se trouve par exemple apodictique ou assertorique.

Aristote et la tradition notamment scolastique dégagent trois principes qui déterminent l’exercice même de la pensée.

• Le principe d’identité. Il se traduit sous la forme A = A. Ce principe, qui affirme la permanence des objets de la connaissance, permet de fonder l’immuabilité de la vérité.

• Le principe de contradiction. Ce principe, qui est explicitement énoncé par Aristote, interdit de poser une chose étant à la fois A et non-A : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport » (Métaphysique, 3, 1005 b, 19).

• Le principe du tiers exclu. Un tel principe est partie intégrante d’une logique bivalente comme celle d’Aristote (à savoir une logique qui n’admet que deux valeurs : le vrai et le faux). Ainsi, de deux propositions contradictoires, l’une doit être vraie et l’autre fausse.


La métaphysique

L’image d’un Aristote monolithique a disparu grâce aux travaux de Werner Jaeger (1888-1961), qui a interprété l’aristotélisme à l’intérieur d’un dégagement progressif à l’égard du platonisme. Par l’application de la méthode génétique, W. Jaeger découvre deux conceptions de la métaphysique dans la pensée aristotélicienne : d’une part, la métaphysique apparaît comme une théologie ; d’autre part, elle est définie comme une ontologie. Dans le premier sens, elle demeure comparable aux autres sciences (et notamment à la physique) et ne s’en distingue que par la qualité de son objet, qui est l’Être éminent, divin et immobile ; dans le second sens, elle devient la « science de l’être en tant qu’être », qui explicite la théorie générale de l’être, alors que les autres sciences le découvrent selon une perspective déterminée.

L’interprétation de l’histoire de la philosophie telle qu’Aristote la propose ne peut être comprise qu’à la lumière de la définition de la philosophie comme recherche des causes et des principes premiers. Dans sa Physique, Aristote distingue quatre causes : la cause matérielle, la cause motrice, la cause formelle et la cause finale. Dans le cas d’un artiste qui sculpte une statue, la pierre, qui est la condition de réalisation de l’œuvre, est la cause matérielle ; les instruments pour tailler représentent la cause efficiente ou motrice, qui est de type technique ; la cause formelle se réfère au projet du sculpteur, tandis que la cause finale se manifeste dans le but ou l’intention qui préside à la réalisation de la statue. La cause finale détermine en fait les trois autres causes. La Métaphysique présuppose donc la théorie physique de la causalité. La priorité de la théorie physique domine la lecture qu’Aristote pratique sur son maître. Platon est le philosophe qui impose le dualisme du monde sensible et du monde intelligible, ce dernier constituant la suprême réalité. Face à cette attitude, Aristote se présente comme le philosophe qui croit à la possibilité de l’explication du réel sensible. Séparer, comme le fait Platon, l’idée de la chose revient, pour Aristote, à dissocier la quiddité d’une chose de la chose elle-même. Or, la quiddité d’une chose est l’ensemble de tous les éléments permanents et primitifs qui définissent essentiellement une chose, par opposition aux caractères simplement accidentels. C’est la nature d’une chose, son essence et, en définitive, sa forme. La distinction platonicienne n’a, pour Aristote, aucun sens, car la réalité est le composé concret de la forme et de la matière. Dans une philosophie de l’individualité concrète — comme celle d’Aristote — qui réfléchit à partir de l’organisme vivant, la forme ne peut être qu’immanente à la matière.

Cette première définition de la philosophie va se doubler d’une caractérisation de la philosophie comme ontologie. Le livre C de la Métaphysique commence par cette affirmation : « Il y a une science qui étudie l’être en tant qu’être, et les attributs qui lui appartiennent essentiellement » (3, 1003 b, 21). Aristote part de l’existence de cette science et s’efforce seulement d’en démontrer la spécificité par rapport aux autres sciences. Il ne faut pas confondre l’« être en tant qu’être » avec un universel, un caractère commun à tous les êtres, car ce serait nier la diversité des sciences. Pour comprendre la nature de l’être en tant qu’être, il convient de se référer à la distinction qu’Aristote établit entre l’unité générique et l’unité généalogique. L’être n’est pas universel en tant que chacun des êtres en possède une partie (universalité du genre, communauté), mais parce qu’il est premier et sert de fondement à l’analogie. L’être en tant qu’être se présente comme un type exemplaire qui sert de principe régulateur, de point de référence aux autres êtres. Autrement dit, l’être en tant qu’être est « premier dans une série ordonnée d’homonymes » (même mot, sens multiple). L’être est saisi par analogie à travers les catégories de l’être : la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l’action et la passion (cf. Catégories, 4, 16, 25, 2 a, 10).

Aristote privilégie le premier terme de la série des analogues (la substance) ; la philosophie devient ainsi une théorie de la substance. Alors que la physique a pour objet les substances « non séparées » et « non immobiles », la métaphysique découvrira son objet dans une substance séparée et immobile, et se transformera en une théologie (la philosophie première est la science qui a pour objet Dieu comme Premier Moteur).