Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Philippines (suite)

Enfin, l’archipel est dévasté chaque année, de juillet à novembre, par des typhons ; ces désastreux phénomènes côtiers affectent ici toute l’étendue des terres. Averses torrentielles et pluies de typhons provoquent une très vigoureuse érosion dans les terrains tendres, que les hommes ont en grande partie déboisés au profit de « cogonales » (savanes à Imperata). Cette violence s’ajoute à celles des éruptions volcaniques et des tremblements de terre.


Les hommes

L’archipel a une population variée. Dans les montagnes du nord de Luçon subsistent environ 50 000 Négritos, les Aëtas, probablement autochtones, vivant de cueillette et de chasse. Les autres populations sont toutes des populations brunes, de langues malayo-polynésiennes (v. Asie de la Mousson). Mais certaines (500 000 personnes ?) n’ont subi aucune influence civilisatrice, et sont restées analphabètes et animistes ; elles sont dites « proto-malaises » ; la plupart (Isnegs, Kalingas de Luçon, Mangyans de Mindanao) vivent de culture itinérante sur brûlis (caiñgin) ; mais les Igorots (Bontocs et Ifugaos) ont édifié dans les montagnes septentrionales de la Cordillera Central (au nord de Baguio) d’extraordinaires rizières « en terrasses » : ces « chasseurs de têtes » ont construit sur plus de 1 000 m des gradins parfois larges à peine de 3 m, mais hauts de 15 m, où les rizières sont soigneusement irriguées par gravité grâce à un réseau de canalisations de bambous. La grande majorité des populations malayo-polynésiennes sont des Deutéro-Malais, ou Parwans, arrivés tardivement, probablement d’Indonésie. Ces Parwans ont été imprégnés de culture indienne, mais fort peu, beaucoup moins que les grands peuples de Java et de Sumatra ; ils ont subi plus ou moins l’influence espagnole et sont catholiques (sauf les Moros, musulmans, sans doute les derniers arrivés). Beaucoup de Philippins, notamment dans les villes et singulièrement à Manille, sont métissés, à un degré quelconque, de Chinois : les commerçants chinois étaient présents dans l’archipel dès l’époque Ming, et il y a officiellement aux Philippines 200 000 nationaux chinois. Les habitants des villes et surtout les Tagals de Manille ont subi une forte influence américaine, mais les Parwans eux-mêmes parlent des langues différentes, quoique apparentées : on en compte quatre-vingt. La langue officielle, le tagal (ou tagalog), n’est effectivement parlée que dans la région de Manille et n’est pas la langue maternelle la plus importante. Autant que le tagal, l’anglais, qui serait parlé par 40 p. 100 de la population, sert aux échanges. Les efforts des missions espagnoles, des Américains et actuellement de l’Église catholique et du gouvernement font que la population est très largement alphabétisée : 72 p. 100 des habitants âgés de plus de dix ans savent lire et écrire.

L’archipel a environ 130 habitants au kilomètre carré, ce qui n’est pas très élevé dans cette partie du monde. Mais la population s’accroît plus vite encore que dans les pays voisins : elle était évaluée à 500 000 habitants à l’arrivée des Espagnols (1521) et à 7 millions lors de l’intervention américaine (1898) ; elle était de 19 millions en 1948 et a donc doublé en moins de vingt-cinq ans. L’accroissement annuel est un des plus élevés du monde, supérieur à 3 p. 100 : la natalité, en effet, est très forte (44,7 p. 1 000) et la mortalité relativement faible (12 p. 1 000), ce qui est plus original.

Une partie importante des progrès démographiques a profité à des régions autrefois peu peuplées : les populations philippines ont montré à cet égard un remarquable dynamisme. C’est ainsi que la vallée du Cagayan a été peuplée par des immigrants ilocans. C’est ainsi surtout que Mindanao a reçu des immigrants ilocans, cebuans, hiligayons, etc. Cette grande île, qui n’avait que 930 000 habitants en 1910, avait plus de 7,5 millions d’habitants en 1970. Une telle immigration, essentiellement spontanée, est exceptionnelle dans toute l’Asie du Sud-Est et fait de Mindanao la plus grande zone pionnière de cette partie du monde. Toutefois, la densité de Mindanao dépasse maintenant 75 habitants au kilomètre carré et les possibilités d’accueil se réduisent. Elle est encore, cependant, beaucoup moins peuplée que Luçon (plus de 160 hab. au km2) : dans cette dernière île, compte tenu de l’importance des massifs montagneux peu peuplés, l’Ouest (provinces d’Ilocos et plaine de Manille) est déjà surpeuplé, de même que l’île de Cebu. Les progrès démographiques menacent tout l’archipel d’un surpeuplement général, évité jusqu’à ce jour grâce à la colonisation de Mindanao.


L’agriculture

L’agriculture associe une riziculture classique à d’importantes plantes commerciales (canne à sucre, abaca, cocotier, tabac). Les rizières, travaillées surtout par des buffles, couvrent 3 Mha environ, principalement dans les plaines de Luçon (à l’exception remarquable des rizières des Igorots) ; elles étaient travaillées de façon peu intensive, non irriguées pour la plupart, les pluies étant largement suffisantes, sauf dans la vallée du Cagayan, où d’ailleurs 20 000 ha sont irrigués par le Magat Dam. Les rendements étaient à peine moyens. Toutefois, depuis leur mise au point à Los Baños, les « riz-miracles » (IR 8, puis IR 5, IR 10, IR 20 ont connu un rapide développement. Ils couvrent 1 Mha (1970), et leur rendement dépasse 30 q à l’hectare ; l’emploi de nouvelles variétés exigera des techniques plus intensives (la production de riz a dépassé 5,5 Mt). Le riz est d’ailleurs cultivé aussi en caiñgin et même en champs labourés (400 000 h), comme le maïs, qui couvre 2,4 Mha et est la base de la nourriture dans les Visayas : les champs de maïs ont permis de conquérir une partie importante des pentes montagneuses, ce qui est exceptionnel dans cette partie du monde.

Les cultures commerciales sont très importantes. Elles sont produites par petites exploitations, même sur les grandes propriétés, où le propriétaire loue ses terres à des métayers : la plantation à faire-valoir direct est exceptionnelle. Le cocotier, cultivé dans le sud-est de Luçon, couvre 1,2 Mha et fait de l’archipel le plus grand producteur du monde de coprah (1 Ml) et d’huile de coco (40 p. 100 de la production mondiale). L’abaca, ou chanvre de Manille (270 000 ha), est un quasi-monopole des Philippines : il est cultivé, associé au cocotier ou aux plantes alimentaires, surtout dans la presqu’île de Bicol (extrémité sud-est de Luçon), à Samar, à Leyte et dans les vallées orientales de Mindanao, c’est-à-dire en région de climat équatorial, car la plante exige de l’humidité toute l’année. La canne à sucre couvre 335 000 ha dans Luçon et Negros pour une production de 1,5 Mt de sucre, exportée pour les deux tiers aux États-Unis, où les Philippines ont, depuis la rupture américaine avec Cuba, un quota favorable ; petits propriétaires et métayers sont sous la dépendance étroite des grands propriétaires, qui possèdent les sucreries. Le tabac, introduit dès le xvie s. par les missionnaires espagnols, est cultivé sur 80 000 ha dans la vallée du Cagayan et sur la côte Ilocos, en saison sèche : la première région, la plus ancienne, produit du tabac à cigares, qui succède au maïs ; la seconde produit du tabac pour cigarettes, qui succède au riz.