Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Philippe IV le Bel (suite)

Philippe le Bel poursuivait ainsi le patient rassemblement des terres françaises. Dès son mariage avec Jeanne de Navarre (1284), avant même son avènement, il s’était considéré comme seigneur de son royaume, la Navarre, et de son fief, la Champagne ; c’est la mort de Jeanne, en 1305, qui les fit tomber dans le domaine royal. Le jeu habile des acquisitions, confiscations, conventions domaniales (pariages) lui permit d’annexer Chartres (1286), Lusignan, la Marche, Angoulême (1308) et d’acquérir le temporel des évêchés du Puy, de Viviers, de Limoges, de Cahors, de Mende et de Pamiers (1307-08). Il s’efforça de prendre pied au-delà de ses frontières de la Meuse, de la Saône et du Rhône en grignotant les terres d’Empire : le duc de Lorraine et le comte de Bar lui prêtèrent hommage, le premier pour les châtellenies de Neufchâteau, Châtenois, Montfort, le second pour Bourmont, La Mothe, Gondrecourt et Ligny ; et, en 1312, il fit reconnaître sa souveraineté sur Lyon. Philippe le Bel rêva même de la couronne impériale et soutint par deux fois une candidature française : en 1308, celle de son frère Charles de Valois — à qui, malgré beaucoup d’argent dépensé, les Électeurs préférèrent Henri de Luxembourg — et, en 1313, celle de son fils, le comte de Poitiers, qui n’obtint qu’une voix.


Le problème financier

La politique d’un grand État centralisé coûte cher. Le roi féodal ne disposait que des ressources de son domaine ; sans doute, il avait fini par compter 35 bailliages et couvrir environ 59 de nos départements, mais les droits seigneuriaux, amendes, douanes et péages, rachat de corvées et de service militaire étaient loin de suffire. L’ingéniosité des légistes procura des ressources supplémentaires : emprunts forcés, aides pour le moindre prétexte de chevalerie et de mariage princier, tailles sur les vassaux des seigneurs, taxes sur les ventes, ou maltôtes. Philippe le Bel fit vibrer constamment la corde sensible de la croisade, car les bonnes gens répondaient généreusement, mais il ne partit jamais... Dans tout cela, il s’agissait de revenus coutumiers, que le seigneur avait le droit d’exiger, mais seulement à titre temporaire, par exemple en cas de guerre ; or, le roi et ses légistes manœuvraient pour les transformer en impôts permanents. L’opinion refusa catégoriquement d’admettre cette tyrannie fiscale, et l’irritation devint telle qu’à la fin du règne des ligues de résistance se formèrent en Normandie, en Picardie et en Champagne. Restait le recours aux mesures de force, et l’on ne s’en priva pas : spoliation des banquiers lombards et, en 1306, celle des Juifs, dirigée par Guillaume de Nogaret. Restait aussi la manipulation des monnaies, dont le cours était demeuré stable depuis Saint Louis.

Une querelle d’argent forme la préface du conflit entre Philippe le Bel et la papauté, le procès des Templiers n’est qu’un chapitre de l’histoire financière du règne.

Boniface VIII, originaire d’Anagni, est élu pape la veille de Noël 1294 ; il avait été légat en France et avait entretenu des relations amicales avec Philippe le Bel. Il avait conservé l’impétuosité de la jeunesse, et sa longue expérience ne lui avait pas enseigné la valeur du sang-froid. Aucun pape n’a soutenu avec autant de passion intransigeante les droits du successeur de Pierre « sur toute créature humaine ». Mais il nourrissait des illusions sur sa force réelle : à Rome, il n’avait pu détruire le clan ennemi des Colonna ; au pays d’Anagni, où il possédait des domaines, la discorde et la vendetta couvaient. Et surtout, il ne voyait pas que, après la victoire de ses prédécesseurs sur les Césars germaniques, souverains élus d’États éparpillés, il affrontait la France, gouvernée par un roi héréditaire partout obéi, animée par un esprit encore nouveau, l’esprit national. Il engagea la lutte par la bulle Clericis laicos, qui interdisait aux rois et aux villes, sous peine d’excommunication, de lever des impôts sur le clergé (24 fév. 1296). Philippe le Bel venait précisément de dévaluer sa monnaie et d’interdire les sorties de numéraire ; coïncidence ou représailles, les finances pontificales subissaient un gros préjudice. Boniface VIII, enclin encore à ménager Philippe le Bel, céda d’autant plus que le roi d’Angleterre protestait, lui aussi, très vivement : la bulle Etsi de statu (31 juill. 1297) effaça la bulle contestée ; pour marquer mieux encore sa volonté de conciliation, il canonisa Louis IX.

Il semble que le pape perdit sans retour le sens des réalités dans l’ivresse du triomphal jubilé de l’année 1300. Lorsque Philippe le Bel fit arrêter l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, pour outrages et soupçon de complot, il se figea dans une attitude de combat à outrance : le 5 décembre 1301, il renouvela l’interdiction d’imposer des subsides à l’Église, cita le roi devant son tribunal et convoqua les évêques de France à un concile, à Rome, pour le 1er novembre 1302 ; en même temps, la bulle Ausculta fili rappela expressément que « Dieu l’avait établi au-dessus des rois ». Philippe le Bel et ses légistes ripostèrent perfidement en falsifiant le texte de la bulle ; puis le roi rassembla les délégués des barons, du clergé et des villes principales à Paris, dans Notre-Dame, le 10 avril 1302. Ils donnèrent au roi tout l’appui qu’il sollicitait « comme maître et ami ». Le pape resta ferme : le désastre de Courtrai l’affermit dans son intransigeance. Devant le concile prévu, qui réunit 39 évêques ou abbés, il précisa sa pensée en termes assez modérés, qu’il reprit dans la bulle Unam sanctam : les rois sont soumis au pape à raison de leurs péchés et ils ne tiennent le glaive temporel qu’avec l’assentiment du pape (18 nov. 1302). Il était trop tard ; Philippe le Bel, assuré de n’avoir pas à craindre un nouveau Canossa, tenta le coup de force que Nogaret lui proposait : s’emparer du pape et le traduire devant un concile qui le déposerait pour indignité. Le plus violent des Colonna, Sciarra, la féodalité romaine, des hors-la-loi s’engagèrent dans l’entreprise ; Mgr Mouche avait tendu les fils de l’intrigue avec une subtile dextérité, et Boniface VIII ne soupçonna rien.