Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Philippe II Auguste (suite)

Le roi et l’administration

Ordonné et impérieux, Philippe Auguste avait le tempérament d’un administrateur. Il transforma la gestion rudimentaire du royaume en créant une armature de services publics hiérarchisés, contrôlés, efficaces. Avant lui, les cadres étaient formés par les prévôts, agents roturiers, sans traitement, enclins à tirer les plus gros bénéfices possibles de leur office, souvent acheté aux enchères, parfois héréditaire. Au-dessus d’eux, Philippe institua les baillis un peu avant 1190 ; ils étaient choisis dans la noblesse et recevaient des pouvoirs étendus en matière de finances, de justice et de police ; ils administraient un nombre variable de prévôtés (la prévôté de Paris était en fait un bailliage). En Anjou et en Poitou, la fonction de bailli fut exercée par l’ancien agent du comte ou du duc : le sénéchal, et Philippe Auguste le choisit d’ordinaire dans la noblesse locale, pour ménager la transition. Baillis et sénéchaux étaient nommés, salariés par le roi, souvent déplacés et toujours révocables : c’étaient des fonctionnaires et, par surcroît de précaution, Philippe les fit inspecter par des enquêteurs choisis dans son conseil ; ces nouveaux missi dominici traitaient sur place les cas litigieux et répartissaient les tailles. De toute façon, les baillis étaient tenus de soumettre leurs comptes trois fois l’an à Paris. On doit voir dans ce système, qui se généralisa après Philippe Auguste, le début d’un trait caractéristique de nos institutions, la centralisation, qui se marqua également par la spécialisation progressive des membres de la Curia regis dans la gestion des affaires de justice ou de finance.


Les moyens du roi : finances et armée

Philippe Auguste eut la main lourde en matière de finances. Ses revenus domaniaux augmentèrent avec l’accroissement du domaine royal, mais ils ne suffisaient pas pour la grande politique : d’où une fiscalité souvent très proche de l’exaction. Il eut l’idée heureuse de remplacer par des taxes les corvées et l’« aide de l’ost ». Mais il pressura les Juifs ; après les avoir brutalisés et chassés en 1182, il se ravisa en 1198 et leur imposa des taxes quasi spoliatrices. L’Église ne fut guère moins exploitée ; il dut renoncer au droit de régale (droit de jouissance du temporel des évêchés vacants), dont il abusait impudemment, mais il usa d’impôts extraordinaires incessants ; ici encore il dut reculer et annuler en 1189 la « dîme saladine » accablante qu’il exigea avant sa croisade en 1188, mais le principe du décime ecclésiastique ne tarda pas à reparaître. Cependant, malgré des relations souvent tendues, le Trésor fut géré par les Templiers. Si Philippe Auguste se montra intraitable, ce fut avant tout pour entretenir une armée soldée ; il renonça autant qu’il le put aux levées féodales, plus encombrantes qu’utiles, et Bouvines lui apprit à ne pas compter sur les milices communales en rase campagne. Il composa le gros de son armée avec des « soudoyers », chevaliers et « sergents », nobles ou non, à pied ou montés ; parfois, il les payait en terres, faute de numéraire, mais toujours à titre viager ou révocable. Il avait remarqué en Orient un art des fortifications plus savant et il en fit profiter ses nombreux châteaux forts, comme ceux de Dourdan et de Gisors. Il ceintura Paris d’une muraille continue, renforcée de trente-quatre tours rondes sur la rive gauche et de trente-trois sur la rive droite ; à l’ouest, il éleva l’énorme donjon du Louvre, où il déposa ses archives. Car cette monarchie nomade tendait à devenir sédentaire ; le roi séjournait volontiers à Paris, dont il fit paver les rues principales et qui prit figure de capitale. En 1200, il accorda aux écoliers, organisés en universitas, le privilège de ne dépendre que des juges ecclésiastiques.

Ce règne de quarante-trois ans fut aussi une grande époque, celle où l’art gothique* prit son essor. Il vit s’achever la cathédrale de Laon et, presque, Notre-Dame de Paris, entreprendre la reconstruction (cette fois définitive) de Chartres en 1194, commencer les cathédrales de Bourges, Rouen, Reims, Amiens ; les verrières de Chartres et la Merveille du Mont-Saint-Michel datent en grande partie du règne.

Nous n’avons pas de portrait peint ou sculpté de Philippe Auguste. D’après les contemporains, il avait belle prestance, le visage avenant, coloré, et il était chauve ; certains l’appelaient « le Borgne » à cause de la taie qu’il aurait eue sur un œil. Au moral, c’était pour ses intimes un bon vivant, mais, comme roi, il fut souvent cruel et toujours superstitieux, comme les hommes de son temps ! Cependant, il fut en avance sur eux par son réalisme implacable et par une indifférence si évidente pour les prouesses chevaleresques qu’on le disait « craintif pour sa vie », bien qu’il l’eût largement risquée quand il le fallait.

En somme, il unissait en lui des qualités qui coexistent rarement chez un chef d’État : la valeur militaire et le sens politique. Parmi les grands Capétiens directs, moins prestigieux que son petit-fils Saint Louis, plus heureux en guerre que Philippe le Bel, il lui reste le beau privilège d’avoir été un fondateur.

A. J.

➙ Albigeois / Angleterre / Anjou / Aquitaine / Capétiens / Croisades / Henri II Plantagenêt / Jean sans Terre / Louis VII / Normandie / Plantagenêts / Poitou / Richard Ier / Touraine.

 H. Delpech, la Tactique au xiiie siècle (A. Picard, 1886 ; 2 vol.). / G. Köhler, Die Schlacht Bouvines (Breslau, 1886). / A. Longnon, Atlas historique de la France, depuis César jusqu’à nos jours (Hachette, 1888) ; la Formation de l’unité française (Picard, 1922). / A. Cartellieri, Philipp II. August, König von Frankreich (Leipzig, 1899-1906 ; 2 vol.). / A. Molinier, les Sources de l’histoire de France - 1re partie : des origines aux guerres d’Italie (1494), t. III : les Capétiens 1180-1328 (A. Picard, 1902). / A. Luchaire, Louis VII, Philippe-Auguste, Louis VIII, 1137-1226 (Hachette, coll. « Histoire de France » sous la dir. d’E. Lavisse, 1911). / C. Petit-Dutaillis, la Monarchie féodale en France et en Angleterre (Renaissance du livre, coll. « Évol. de l’humanité », 1933). / A. Hadengue, Bouvines, victoire créatrice (Plon, 1935). / C. Petit-Dutaillis et P. Guinard, l’Essor des États d’Occident (France, Angleterre, péninsule Ibérique) [P. U. F., coll. « Histoire générale » sous la dir. de G. Glotz, 1937). / R. Fawtier, les Capétiens et la France (P. U. F., 1942). / F. Lot et R. Fawtier, Histoire des institutions françaises au moyen Âge (P. U. F., 1957-1962 ; 3 vol.). / G. Duby, le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214 (Gallimard, 1973).