Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Aristophane (suite)

Cette comédie d’Aristophane, qu’on appelle communément l’ancienne comédie, a pris naissance sur les coteaux de l’Attique et garde encore quelque chose de ses origines religieuses et paysannes. Par sa conception, elle diffère de façon notable de la tragédie, bien qu’elle s’en inspire parfois. D’un mouvement beaucoup plus rapide, elle ne noue pas d’intrigue, mais offre une succession de tableaux et peint sur le vif les contemporains. Licencieuse, satirique, elle vise à la caricature et déploie sa fantaisie joyeuse. Cependant, ses règles de composition et de prosodie sont aussi strictes que celles de la tragédie.

Elle commence par un prologue dont le plaisant jeu de scène est destiné à piquer la curiosité des spectateurs. À l’aide d’un monologue ou d’un dialogue, un ou deux personnages exposent le sujet, dont le thème est avant tout burlesque ou bouffon. Puis c’est l’entrée mystérieuse et solennelle ou l’irruption tapageuse et bruyante du chœur (parodos), avec ses vingt-quatre choreutes, plus d’une fois affublés de formes non humaines (nuées, guêpes, oiseaux, grenouilles) ; ceux-ci chantent et se livrent à des évolutions chorégraphiques, jusqu’au moment où s’établit la dispute (agôn), qui ressortit à la farce primitive et qui constitue l’action : le héros de la comédie et les choreutes échangent des menaces, se donnent des coups, triomphent à tour de rôle. La lutte terminée, le protagoniste célèbre la victoire et sort. Suit alors la partie la plus curieuse de la pièce, la parabase. Resté seul, le chœur s’adresse directement au public : le poète, en la personne du coryphée, prône ses mérites, se met en valeur, présente ses requêtes, exprime ses doléances. La pièce reprend sur cette interruption, généralement par des couplets satiriques ou par une série de sketches, et se termine par l’exodos — sortie du chœur et des personnages —, qui parodie d’ordinaire la pompe des cérémonies processionnelles dans une atmosphère de fête et de gaieté.


Le comique

La comédie aristophanesque ainsi structurée, il reste que nous sommes souvent désorientés dans la mesure où le rire ne naît pas spontanément. À la limite, le comique d’Aristophane nous échapperait : les plaisanteries prolongées, les obscénités perpétuelles provoquent des réticences. Nous sommes parfois contraints, pour apprécier la finesse de telle ou telle réplique, de recourir aux commentaires philologiques ou historiques, ou encore de faire appel aux scoliastes. Pour comprendre le sel des bons mots, des allusions piquantes, force nous est d’utiliser tout un appareil critique qui tue le rire, parce qu’il en est la négation. Par ailleurs, les pièces du poète sont si intimement liées aux événements contemporains que la majeure partie des drôleries ne nous apparaît plus, puisque leur actualité nous fait défaut.

Au moins, dira-t-on, Aristophane a su camper des personnages éternels de comédie. Rien n’est moins sûr. Chez lui, la caricature supprime l’analyse des caractères. Nous sommes en présence de marionnettes, aux traits démesurément grossis, qui n’ont aucune réalité et sont simplifiées à l’excès. L’invraisemblance des situations renforce cet aspect d’exagération. Peut-on, en effet, accorder quelque crédibilité au Dicéopolis des Acharniens ou au Démos des Cavaliers ? Chez Aristophane, la déformation a enlevé aux personnages toute possibilité d’existence réelle — ce qui est d’ailleurs une nécessité du genre : laisser au Paphlagonien (Cléon), par exemple, un seul trait humain, c’est risquer de le rendre sympathique, pitoyable ; une faiblesse momentanée créerait un lien entre l’homme et nous. Nous avons sous nos yeux des esquisses d’êtres faits d’une seule pièce et incapables de prouver leur humanité.

À défaut d’un comique de caractère, peut-on parler d’une autre forme de rire ? Apparemment, les scènes de critique littéraire — parodies d’Euripide dans les Nuées, pastiches dans les Grenouilles — flattent nos goûts de lecteur ou de spectateur cultivé. Mais elles ne nous font pas rire, et le sourire des lettrés n’est pas le but visé par toute bonne comédie. Aussi bien, nous tombons dans ce paradoxe : le plus grand auteur comique grec ne serait pas drôle, puisqu’il ne respecte pas les canons de la comédie auxquels nous sommes habitués.

La vis comica du poète est toutefois permanente grâce à l’allégresse bondissante de son théâtre. Aristophane est constamment à la recherche et à la limite de l’absurdité : le sujet, la conduite de ses pièces sont un défi à l’imagination. Le poète part d’une situation imprévue ou fantastique, qu’il présente comme naturelle, et l’exploite dans divers rebondissements inattendus. Le comique naît de cette contradiction entre l’extravagance des sujets et la logique implacable avec laquelle ceux-ci sont traités. Athènes et Sparte sont en guerre : un paysan se résout à faire la paix tout seul et, parmi tous les échantillons de paix, choisit celui de trente ans : voilà les Acharniens. Dans les Cavaliers, un marchand de saucisses est appelé à devenir chef d’État. Le vigneron athénien Trygée monte au ciel sur un escarbot, tout comme Bellérophon enfourche Pégase, pour délivrer la Paix, prisonnière de la Guerre : c’est la comédie intitulée la Paix. Deux Athéniens, guidés par une corneille et un choucas, s’en vont vivre avec les oiseaux et fondent la cité idéale : ce sont les Oiseaux. Dionysos, suivi de son valet Xanthias, descend aux Enfers pour ramener sur terre un grand poète. Eschyle ou Euripide ? Il choisit Eschyle : ce sont les Grenouilles. Les femmes s’emparent du pouvoir : voilà l’Assemblée des femmes.

Sur une donnée initiale fantaisiste, Aristophane brode et vise le burlesque : la parodie des réceptions des ambassadeurs étrangers (les Acharniens), la peinture des disciples faméliques et émaciés de Socrate (les Nuées), l’évasion du vieux Philocléon par la cheminée de sa demeure (les Guêpes), le déguisement en femme du parent d’Euripide (les Thesmophories), la balance qui pèse chaque vers d’Euripide et d’Eschyle pour les départager (les Grenouilles), voilà matière à scènes comiques, pour autant qu’elles offrent des situations bizarres, irréelles, avec le grossissement inévitable de la comédie.