Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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pétrole (suite)

La géographie du pétrole est donc une géographie en constante mutation. Du côté de la production, elle l’est dans la mesure où il n’est pas question de laisser dormir les réserves une fois qu’elles sont découvertes : les investissements initiaux sont tels qu’il faut tout épuiser en vingt ou trente ans. Si de nouvelles découvertes ne permettent pas de relayer les champs qui s’épuisent, le pays producteur voit son rôle diminuer progressivement. Du côté de la consommation, la géographie se modèle sur celle des niveaux de développement, d’équipement routier et de densité d’automobiles, sur celle aussi de la substitution progressive du pétrole à la houille dans les vieux pays industriels, mais, là, les considérations de politique commerciale jouent un rôle fondamental. Avec le temps, le marché s’élargit aux pays du tiers monde, car c’est souvent par le pétrole que commence à croître leur consommation énergétique : celui-ci alimente les petites centrales électriques, les moteurs des véhicules ; il est facile à distribuer partout.


Développement de la production

Dans cette géographie en perpétuelle transformation, il est possible de marquer des étapes. Depuis les origines, la production double pratiquement tous les dix ans : elle n’a vu sa progression ralentie que par la grande crise et, un tout petit peu, par la Seconde Guerre mondiale. On est ainsi passé de 10 Mt en 1890 à 20 Mt en 1900, à 50 Mt en 1910, à 97 Mt en 1920, à 210 Mt en 1930, à 292 Mt en 1940, à 530 Mt en 1950, à 1 050 Mt en 1960, à 2 300 Mt en 1970, à 2 843 Mt en 1976. Chaque étape s’est traduite par des glissements dans l’assise géographique de la production comme aussi par une transformation de l’organisation et de l’équilibre du marché.

La phase pionnière correspond à la fin du xixe s. Le pétrole provient alors des États-Unis, où l’on exploite les champs des Appalaches et de l’Indiana, puis celui de la Californie ; à la fin de la période héroïque, les forages ont révélé déjà l’importance des ressources du Mid Continent Field ; les États du Sud, Oklahoma, Texas et Louisiane, participent à l’exploitation. Le pétrole provient aussi de Russie, où l’on pousse activement la mise en valeur du gisement de Bakou. C’est là que les intérêts européens sont surtout actifs, les frères Nobel jouant un grand rôle. Grâce à eux, la Suède s’intéresse très tôt au transport maritime du pétrole, adopte et perfectionne les diesels pour la propulsion des bateaux : cette spécialisation donnera aux pays scandinaves un avantage durable. On découvre également au cours de cette phase pionnière, avant la Première Guerre mondiale, les gisements de l’Indonésie ; c’est là que naît, par association d’un producteur néerlandais et d’un transporteur anglais, la Royal Dutch-Shell. En Amérique latine, l’extraction est active au Mexique, qui devient pour quelques années le deuxième producteur ; les premières découvertes vénézuéliennes se situent à cette époque.

Avant la guerre de 1914, l’activité pétrolière met en jeu de nombreuses entreprises. La concentration a cependant été précoce : John Davison Rockefeller (1839-1937) a édifié la Standard Oil en contrôlant le transport et le raffinage. La législation antitrust contraint la société à éclater, et la plupart des grandes firmes pétrolières naissent de cette division. Les États n’interviennent encore que discrètement dans la course au pétrole : ils n’ont pas compris son intérêt stratégique. Au Moyen-Orient, en Mésopotamie et en Iran, les compétitions naissent. La Grande-Bretagne rivalise avec la Russie pour pénétrer en Perse : l’Anglo-Persian, créée pour exploiter les pétroles qu’on a découverts là, s’associe avec les Allemands pour prospecter aux environs de Mossoul les richesses que l’on soupçonne.

La Première Guerre mondiale transforme profondément la physionomie de l’économie pétrolière. Les États interviennent de plus en plus directement sur le marché. Les usages stratégiques et la démocratisation de l’automobile stimulent la consommation. La compétition prend une allure très dure au cours des années 20. La croissance de la production américaine et celle du Venezuela permettent de faire face aux demandes nouvelles, cependant qu’au Moyen-Orient les intérêts britanniques (Royal Dutch et British Petroleum, née du rachat par l’Amirauté, en 1914, de l’Anglo-Persian), français (Compagnie française des pétroles) et américains (Standard Oil of New Jersey et Socony-Vacuum) se trouvent désormais associés au sein de l’Iraq Petroleum Company.

Le développement de la production s’était fait dans un tel désordre que les cours variaient beaucoup, menaçant par moment la rentabilité des exploitations. En 1928, sir Henri Deterding, qui dirige la Royal Dutch-Shell, invite dans son château d’Achnacarry, en Écosse, les dirigeants de la Standard Oil of New Jersey et de l’Anglo-Persian : ils se mettent d’accord pour organiser le marché mondial. Progressivement, le cartel s’élargit : il comprend huit membres, dont deux anglais (Anglo-Persian et Shell), cinq américains (Standard Oil of New Jersey, Gulf Oil, Texas Company, Standard Oil of California, Socony-Vacuum) et un français (la Compagnie française des pétroles).

L’action du cartel est efficace ; en régularisant les cours, en maintenant des profits substantiels, elle permet la rationalisation de la recherche : c’est alors qu’elle prend son aspect scientifique. La politique pratiquée n’est cependant pas malthusienne : les prix demeurent suffisamment bas pour que la demande soit stimulée. Les investissements effectués en matière de recherche chimique ouvrent d’ailleurs progressivement de nouveaux marchés. Enfin, la structure géographique des prix, fixés comme si tout le pétrole provenait de la côte du golfe du Mexique aux États-Unis, rend avantageuse l’exploitation des gisements proches de l’Europe, ceux du Moyen-Orient en particulier.

La Seconde Guerre mondiale ne fait que confirmer le contrôle du marché par le cartel. Celui-ci est capable de faire face à toutes les demandes des belligérants et ne modifie sa politique qu’en créant un deuxième point de base pour la fixation des prix, le golfe Persique. Durant la guerre, la prospection et l’extraction sont poussées partout. Les destructions sont négligeables : elles n’affectent que les puits de l’avant-pays caucasien, ceux de la Roumanie et ceux de l’Allemagne du Nord. Les États-Unis et le Venezuela sont au premier rang des producteurs, mais les découvertes faites sur la rive sud du golfe Persique par les Américains, influents en Arabie Saoudite, modifient l’équilibre du marché. En U. R. S. S., de nouvelles ressources sont découvertes entre la moyenne Volga et l’Oural, dans le Second-Bakou : si la production est toujours dominée par le continent américain, les réserves connues sont désormais plus importantes dans l’Ancien Monde.