Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
P

personnalité (suite)

On constate que la personnalité de base (appelée par d’autres caractère culturel) se rapporte au contenu de la personnalité (ses attitudes et ses valeurs), alors que les psychologues d’orientation plus biologique considèrent comme « base de la personnalité » (sinon comme « personnalité de base ») les structures de la constitution et du tempérament qui sous-tendent les traits plus formels du caractère (l’émotivité ou l’affectivité, par exemple, et non la catégorie d’objets qui produisent l’émotion, etc.). C’est dans ce sens que l’anthropologie culturelle apporte une contribution essentielle à l’étude de la personnalité. En effet, on a oublié trop souvent que ce qui constitue une personnalité n’est pas uniquement l’ensemble des traits formels, mais aussi, comme il a été dit plus haut, le contenu ou les objets de fonctions psychiques : les attitudes, les opinions, les expériences vécues, les systèmes de valeurs, etc. Le contenu de ces expériences est, de fait, modelé dans le cadre culturel qui affecte profondément la configuration de la personnalité comme perception et conception du monde.

Une autre approche très importante dans l’étude de la personnalité a été celle de la psychologie médicale et ses prolongements dans la psychologie clinique actuelle. Dès le xixe s. et le début du xxe, on constate, à côté de la psychologie expérimentale, l’activité de médecins psychothérapeutes, tels Janet*, Freud, Jung et Morton Prince. Au lieu d’isoler un processus, ils s’intéressent à la manière globale de se conduire de leurs patients. À défaut de théories existantes de la conduite humaine et de la personnalité, plusieurs de ces médecins psychothérapeutes construisent leur propre système de psychologie et leur théorie de la personnalité. Pendant trop longtemps, il y eut peu d’interaction entre la psychologie expérimentale et ces systèmes de psychologie clinique, dont plusieurs sont devenus des « psychologies » à part. Grâce à certaines circonstances — et plus spécialement au fait qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale cliniciens et expérimentalistes ont travaillé côte à côte dans les centres psychologiques de l’armée —, les deux courants se compénètrent partiellement aujourd’hui. En effet, entre le groupe des psychologues du comportement, qui s’intéressent davantage à la conduite « molaire » ou globale, et un certain nombre de cliniciens préoccupés de l’objectivité et de la rigueur scientifiques de leurs conceptions, un rapprochement très fécond se produit.

J. R. N.

➙ Affectivité / Analyse factorielle / Aptitude / Attitude / Enfant / Freud / Janet / Moi (le) / Perception / Personnalité de base / Psychanalyse / Psychologie / Test.

 J. W. M. Whiting et I. L. Child, Child Training and Personality : a Cross Cultural Study (New Haven, 1953). / J.-C. Filloux, la Personnalité (P. U. F., coll. « Que sais-je » ?, 1957 ; 8e éd., 1973). / R. Meili, Anfänge der Charakterentwicklung (Berne, 1957). / E. H. Erikson, Identity and the Life Cycle (New York, 1959). / J. P. Guilford, Personality (New York, 1959). / L. Murphy, The Widening World of Childhood (New York, 1962). / J. Nuttin, la Structure de la personnalité (P. U. F., 1963). / D. Lagache, G. de Montmollin, P. Pichot et M. Yela, les Modèles de la personnalité en psychologie (P. U. F., 1965).

personnalité de base

Concept élaboré par l’anthropologie culturelle américaine.



Histoire de la notion

C’est autour de ce concept, forgé en 1939 par Abram Kardiner, que se regroupent divers travaux de l’anthropologie américaine, au confluent de la psychanalyse et du culturalisme. Déjà les travaux de Ruth Benedict et de Margaret Mead attribuent une grande importance à la « personnalité typique » et au rapport de l’individu à la culture. Mais ni le mécanisme de R. Benedict ni le point de vue résolument descriptif de M. Mead ne rendent compte du processus par lequel les individus se conforment aux modèles culturels. L’apprentissage des habitudes et le système des sanctions ne suffisent pas, en effet, à expliquer l’intériorisation des conduites, des valeurs et des normes. C’est pourquoi, tournant le dos au béhaviorisme classique, les anthropologues cherchent auprès de la psychanalyse des modèles susceptibles d’expliquer le processus de l’enculturation. À l’idée d’une personnalité commune ou typique, Kardiner va donc opposer le concept de « personnalité de base » (basic personality type).

La personnalité de base n’est pas seulement la réalité empirique d’un type national commun ; elle est aussi un concept opératoire servant à analyser le processus de formation de la personnalité, en même temps que la stabilité culturelle. La personnalité de base est le point nodal où s’articulent une série de causes et d’effets. D’une part, et cela dans la plus pure tradition culturaliste, la culture produit un certain type de personnalité : selon que les « institutions primaires », c’est-à-dire les coutumes et le type d’éducation, obligent à maîtriser l’agressivité ou à l’exprimer, à craindre les autres ou à les aimer, la personnalité de base est la tendance générale des individus à l’hostilité ou à la collaboration. Ainsi, les habitants des îles Marquises, qui subissent très tôt une discipline sévère et froide due au petit nombre de femmes, présentent tous une personnalité anxieuse due à la frustration d’amour maternel. Au contraire, les Malgaches, habitués à l’obéissance et à la sécurité que donne la mère, offrent un aspect plus serein, dénué d’agressivité. Mais, en second lieu, la personnalité de base agit à son tour sur la superstructure de la culture : les croyances, les idées, les rites. Dans ce sens, la personnalité de base garantit la stabilité culturelle. La religion, la morale, les modes de pensées sont l’effet d’une projection de la personnalité de base, au sens que les psychanalystes donnent à ce terme : ainsi, pour les habitants des îles Marquises, des divinités femelles toutes-puissantes et menaçantes sont la projection des sentiments de crainte due à la carence maternelle ; de même, les Tanalas de Madagascar transfèrent sur des ancêtres bienveillants et protecteurs les sentiments de leur petite enfance. Introjection et projection sont les mécanismes qui président à la fois à la formation de la personnalité de base et à celle de la culture dans ses aspects idéologiques. Cette personnalité de base plonge ses racines dans l’inconscient, dans la mesure où elle est l’effet intériorisé de l’éducation d’une part, et où elle produit des croyances et des valeurs qu’elle projette à l’extérieur d’elle-même d’autre part. Il y a autour de ce concept un champ de recherches fructueuses tant pour la psychanalyse que pour l’anthropologie, comme en témoignent les travaux de certains psychanalystes « culturalistes », tels Erich Fromm, Géza Róheim, Karen Horney et, dans un sens, Wilhelm Reich. Cependant, l’extrême fécondité de ces recherches ne doit pas cacher les difficultés théoriques qu’elles soulèvent.