Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Pérou (suite)

La dictature d’Augusto Bernardino Leguía (1863-1939), modernisatrice, correspond à cette période mouvementée (1919-1930). Son gouvernement plus encore que celui de Piérola se heurte à l’oligarchie de Lima, dont il menace le pouvoir politique en même temps qu’il exploite ses divisions internes. Ce conflit masque mal le caractère traditionnel d’une politique économique et financière qui bénéficie aux possédants et s’appuie sur le flux des capitaux nord-américains. La modernisation de la « Patria Nueva » se fait par une politique de grands travaux publics et le désenclavement géographique de la montagne.

Leguía, s’appuyant sur la plèbe de la capitale, travaille à la formation d’une nouvelle classe, composée d’hommes issus du peuple, dynamiques et ambitieux. Sa clientèle, enrichie par les travaux publics, les commissions et les contrats léonins, représente le progrès contre les classes urbaines et rurales traditionnelles. Leguía incarne donc une certaine rupture, d’autant qu’il essaie de mobiliser à son profit les paysans pauvres, jusque-là oubliés des politiciens. L’idéologie « indigéniste » fait alors son apparition. À travers le changement des hommes et de la classe politique, Leguía prépare le changement du système et achève le passage du Pérou de la domination britannique à la domination nord-américaine.

Il doit faire face à l’opposition de groupes peu consistants qui s’exprimaient jusque-là à travers l’agitation universitaire et le travail intellectuel d’hommes aussi remarquables que José Carlos Mariátegui (1895-1930). Ce mouvement, fort à Lima et dans le nord métis, là où la modernisation agricole touchait à la fois la côte et la sierra, avait pour chef Victor Raúl Haya de la Torre (né en 1895), jeune intellectuel qui voulait moderniser la tradition indigène à travers le marxisme, le populisme russe, Sun Yat-sen et la révolution mexicaine. Le mouvement A. P. R. A. (Alliance populaire révolutionnaire américaine, fondée au Mexique en 1924) ne prendra du poids politiquement qu’après la chute de Leguía, en 1930, provoquée par la crise mondiale. Un coup d’État militaire, prétextant la corruption et la dictature, met fin à un régime national populiste qui avait besoin de la prospérité et de la facilité économiques pour tenir la balance égale entre l’oligarchie et les classes populaires.


1930-1968

Depuis 1919, l’oligarchie ne s’est plus exprimée à travers un parti déterminé, mais les oligarques ont exercé leur influence à travers tous les partis, tandis que l’armée est intervenue périodiquement pour barrer la route à l’A. P. R. A.

Chaque fois qu’un gouvernement réformiste apparaît, il se heurte à la fuite des capitaux, avec toutes les conséquences économiques et politiques que cela implique. L’agitation populaire, liée au chômage et à l’impossibilité d’importer les produits alimentaires (nécessité qui est un trait structural du pays), met fin à l’expérience, quand elle ne se combine pas au coup d’État militaire.

La chute de Leguía est suivie de l’épreuve de force décisive entre réformistes et oligarques. L’A. P. R. A. est majoritaire à Lima, sur la côte et dans la sierra septentrionale, forte parmi les ouvriers et au sein des classes moyennes. Contre elle, l’oligarchie abandonne son hostilité traditionnelle envers les militaires pour porter en 1931 à la présidence le général Luis Miguel Sánchez Cerro (1894-1933), qui avait provoqué la chute de Leguía. Dès lors, la répression condamne l’A. P. R. A. à l’insurrection du Nord, en 1932. La mort d’une centaine d’officiers est suivie du massacre de plusieurs milliers d’apristes dans la ville de Trujillo.

La modernisation économique du pays fortifie l’A. P. R. A. en développant les catégories sociales où elle recrute ses troupes. Cela explique la dictature (1933-1939) du général Oscar Raimundo Benavides (1876-1945), l’annulation des élections de 1936, favorables à l’A. P. R. A., la présidence (1939-1945) du banquier Manuel Prado y Ugarteche (1889-1967), incarnation parfaite de l’oligarchie de Lima. Prado entame un prudent retour à la légalité constitutionnelle, rendu possible par la timidité nouvelle d’une A. P. R. A. périodiquement écrasée et tenue à l’écart du pouvoir. Haya de la Torre met en sourdine son anti-impérialisme pour ne plus avoir à souffrir de l’hostilité efficace des États-Unis et, sous le signe de l’antifascisme, il est prêt à s’intégrer à l’ordre imposé par les oligarques et les militaires.

En 1945, le docteur José Luis Bustamante Rivero (né en 1894) est élu contre l’armée grâce à l’A. P. R. A., mais, sa tentative réformiste s’étant brisée contre la fuite des capitaux, il doit sacrifier ses amitiés apristes et perdre l’appui populaire. Une sévère répression ne suffit pas à le sauver, et un coup d’État le remplace en 1948 par le général Manuel Arturo Odría (1897-1974), élu ensuite en 1950. On revient à la coalition, qui gouvernait le pays depuis la chute de Leguía.

Haya de la Torre, après six années de résidence surveillée dans l’ambassade colombienne à Lima, était parti en exil. En 1956, il soutient la candidature de l’ancien président Prado y Ugarteche, qui l’emporte contre le général Odría. Cette modération permet à son parti de rentrer dans la légalité, mais en même temps diminue son audience auprès des masses sensibles à un nouveau parti, l’Action démocratique de Fernando Belaúnde Terry (né en 1912). Toujours forte à Lima et dans les syndicats ouvriers, l’A. P. R. A. n’incarne plus la protestation massive du peuple. La victoire de Prado ne lui rapporte rien, puisqu’en 1962 les élections présidentielles gagnées par Haya d’une courte tête devant Belaúnde sont cassées par l’armée. De nouvelles élections portent Belaúnde à la présidence (1963).

Belaúnde peut entamer une expérience réformiste malgré le handicap d’une majorité parlementaire qui lui est hostile. Les opposants (conservateurs et A. P. R. A.) veulent le forcer à dissoudre l’assemblée avant des élections législatives qui pourraient lui être favorables ; ils escomptent une intervention militaire dès qu’il rompra avec la légalité révolutionnaire. Pour éviter ce piège, Belaúnde limite ses possibilités d’action, au moment où sa propagande en faveur de la réforme agraire réveille les masses rurales.