Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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pèlerinage (suite)

De son côté, l’islām relie légendairement La Mecque et ses environs à l’histoire d’Abraham, le Moriah biblique où le patriarche reçut l’ordre de sacrifier Isaac devenant le mont ‘Arafāt, voisin de la Cité sainte. Mais il n’en va pas autrement dans le christianisme lui-même. Les trois centres de pèlerinage par excellence au Moyen Âge seront Jérusalem, où Dieu accomplit le sacrifice d’Abraham en sacrifiant son propre Fils, Jésus, puis Rome, où saint Pierre mourut, puis Compostelle, où se trouve le grand saint Jacques, un des trois apôtres intimes du Christ avec saint Pierre et saint Jean.

À défaut de garants si uniques, on se prévaudra de ceux qui ont approché le Christ pendant sa vie terrestre : ainsi, en Provence, les « saintes Maries de la mer » et saint Trophime d’Arles, soi-disant cousin de saint Étienne. Pour ne pas être en reste, Rocamadour se prévaut de Zachée, Vézelay de sainte Madeleine, etc. Ne sourions pas trop vite de ces légendes : même si elles sont historiquement fausses, elles « imagent » seulement un sens religieux du contact nécessaire avec la divinité, qui est, lui, authentique.

Mais tous les saints donnent contact à Dieu. L’immense renom de Tours* lui vient de saint Martin, l’évêque le plus populaire des Gaules ; tout le renom du « Paris by night » n’empêchera pas que le souvenir lointain de ses martyrs garde à Montmartre sa valeur de pèlerinage. Et, s’il n’y a pas la tombe d’un saint, on se procurera, fût-ce par le rapt, les reliques miraculeuses : celles de saint Benoît assurent la fortune du monastère de Fleury-sur-Loire. L’image sainte elle-même, qu’elle soit peinte ou sculptée, est à peine moins vénérée, des Vierges romanes d’Orcival en Auvergne ou de Montserrat en Catalogne à la « Vierge aux larmes » qui fait à présent accourir les foules à Syracuse.

Car le phénomène se reproduit aujourd’hui non moins qu’autrefois. Les tombeaux du curé d’Ars, de Bernadette à Nevers, de Thérèse à Lisieux et, plus récemment, du Padre Pio à San Giovanni Rotondo attirent toujours ; il en est de même des lieux d’apparition, Lourdes (1858), Pontmain (1871), Fátima (1917), Garabandal (1961) et San Damiano (1961).

Les causes les plus intégrales de sacralisation peuvent, d’ailleurs, très bien se conjuguer avec leur propres symboles. L’essentiel du pèlerinage à La Mecque, c’est la veillée au mont ‘Arafāt ; mais ce qui est le plus célèbre, c’est la « pierre noire » de la Ka‘ba. À Lourdes même et à Fátima se retrouvent, quoique différemment, la grotte, la source et l’arbre : des peupliers que Bernadette entendit frémir comme un doux prélude à sa vision au chêne vert sur lequel repose l’apparition aux trois petits bergers portugais. Le défilé devant la statue de la Vierge ne fait pas moins partie d’un vrai pèlerinage à Montserrat, par exemple, aujourd’hui que par le passé.


Le retour

Qu’il n’en soit pratiquement pas fait mention dans les nombreux récits de pèlerinage est, avons-nous dit, hautement significatif. Si le mimodrame est en effet celui de la vie terrestre elle-même, alors atteindre le lieu saint est un point de non-retour. C’est tellement naturel qu’on retrouve cette aspiration même là où le rythme des pèlerinages est fréquent, comme en Israël. La Loi y demandait que l’on monte trois fois par an à Jérusalem (Exode, xxiii, 17, et Deutéronome, xvi, 16). Cela nous a valu ces admirables « Psaumes des montées », qui en accompagnent le déroulement (Psaumes CXX à CXXXIV). Or, quel est le cri du cœur fidèle ? « Je demande au Seigneur une chose, une seule : c’est d’habiter la Maison du Seigneur, tous les jours de ma vie » (Psaume XXVI, 4). Même si les pèlerins savent qu’ils devront bientôt repartir, il reste que leur bref séjour au lieu saint prend valeur de journées « en dehors du temps ». On s’explique, dès lors, que certains aient même pu entreprendre leur pèlerinage sans esprit de retour, envisageant de se fixer à Jérusalem et de s’y faire enterrer pour y attendre de plus près la Résurrection des corps, en cette vallée de Josaphat, tardivement identifiée avec la vallée du Cédron, à l’est de Jérusalem. S’ils meurent en route, c’est la même chose, puisque c’est là qu’en définitive ils allaient : « Tous ceux, poursuit la Vie du bouddha déjà citée, qui trépasseront tandis qu’ils seront dévotement engagés dans la tournée de ces sanctuaires, tous ceux-là renaîtront heureusement dans les célestes paradis. » On croirait entendre le Coran ou même certains zélateurs chrétiens du pèlerinage et de la croisade, qui était, au moins à son origine, comme un pèlerinage armé pour libérer les Lieux saints.


Valeur religieuse du pèlerinage

Tant de légendes accumulées, de croyances naïvement « magiques » dans le pouvoir miraculeux des reliques ou guérisseur des sources, tant de vénérations proches de l’idolâtrie des statues ou du rocher ont souvent mis en méfiance les bons esprits contre le pèlerinage. En outre, de si grandes foules ne vont pas sans désordres, abus, exploitations de toutes sortes. Que n’a-t-on pas dit des « marchands de Lourdes » ! À présent, les chrétiens engagés seraient aussi portés à suspecter le pèlerinage d’être une pure « évasion », qui laisse au retour les hommes inchangés. Ce reproche non plus n’est pas nouveau : le mémoire du Chinois Han Yu adressé à l’empereur en 819 témoigne de craintes semblables d’un manque à gagner, cette fois il est vrai purement civique. Aussi, tel édit impérial demande aux vice-rois et gouverneurs de réprimer « la stupidité du peuple [...]. Car ces pèlerinages sont nuisibles à l’agriculture, provoquent la dissipation et tendent à corrompre les cœurs et les mœurs. »

Cependant le pèlerinage répond à un besoin fondamental de l’homme religieux. L’homme est ainsi fait que rien n’existe pour lui qui ne soit localisé, actualisé. « C’est que la Vierge est apparue [...] ». Quelque chose reste encore de la présence de Bernadette quand on est devant sa châsse et même, en un sens, dans une statue. Venir, voir, toucher, baiser le rocher, tout cela n’est pas seulement « réflexe de primitif » : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons [...] », exulte saint Jean, l’apôtre mystique par excellence (Ire Épître de Jean, i, 1). Jésus n’a pas repoussé l’hémorroïsse qui se disait : « Si je touche au moins son vêtement par derrière, je serai sauvée » (Marc, v, 27-28). En méprisant ceux qui, aujourd’hui encore, cherchent à faire comme elle, devrons-nous encourir la malédiction du Sauveur à l’orgueil incompréhensif des pharisiens ?