Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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patrologie (suite)

Ainsi, de 328 à 373, l’on trouve sur le siège d’Alexandrie l’imposant évêque Athanase* ; à son ombre, sinon dans son sillage doctrinal, le savant et ascétique laïque Didyme l’Aveugle († v. 398) ; non loin de là, dans les monastères florissants du désert de Nitrie, Évagre le Pontique (346-399), un diacre devenu moine et grand théoricien de la vie spirituelle. Tous trois, comme leurs successeurs alexandrins ou leurs prédécesseurs proches, tels Denys le Grand († v. 265) et Alexandre d’Alexandrie (évêque de 313 à 328), étaient redevables, d’une façon ou d’une autre, des enseignements d’Origène* (v. 185 - entre 252 et 254), longtemps laïque, puis prêtre, sans doute comme l’avait été Clément* d’Alexandrie (v. 150 - entre 211 et 216) une génération plus tôt, et véritable fondateur, avec ce dernier, de la tradition théologique de l’Église alexandrine. Après Athanase, l’âge d’or en ces lieux sera clos par la figure autoritaire du « pape » Cyrille (évêque de 412 à 444).

À Rome, la liste n’est pas moins impressionnante. Le philosophe Justin* († v. 165) y avait tenté, le premier, de transposer les vérités essentielles de la catéchèse judéo-chrétienne dans les catégories de l’hellénisme, c’est-à-dire en celles de la théologie ancestrale des Grecs, toujours vivace à travers les courants philosophiques les plus populaires d’alors. Le prêtre Hippolyte († v. 235) y avait recueilli, de son côté, l’héritage des milieux chrétiens du iie s., encore pétris de mysticisme sémitique, et avait développé, à cet effet, des techniques fécondes pour l’interprétation de la Bible*. Un prêtre encore, qui n’était pas originaire de Rome, mais de la province de Dalmatie et qui devait passer la majeure partie de sa vie enfoui dans un monastère de Bethléem, l’irascible Jérôme* (v. 347-419 ou 420), devint, en lien constant avec l’Église romaine, le prince des exégètes bibliques. Parmi les « Pères » papes romains à l’âge d’or, on remarque Damase (pape de 366 à 384) et Léon* le Grand (pape 440 à 461). Par la suite s’y ajoutera, comme un pape de transition entre l’Antiquité classique et le Moyen Âge européen, Grégoire* le Grand (pape de 590 à 604). Mais peut-on évoquer le patriarcat latin en cette période axiale de la patrologie sans nommer le Gaulois Hilaire de Poitiers (v. 315 - v. 367) et Ambroise* (v. 340 - 397), devenu par acclamation populaire évêque de Milan ?

À Antioche, on avait pu apprécier la science biblique de l’évêque Théophile (vers la fin du iie s.). À l’époque où nous nous plaçons, l’école théologique d’Antioche, rivale assez farouche de celle d’Alexandrie, produit surtout des interprètes de la Bible, soucieux d’exactitude scientifique et peu enclins aux spéculations de l’allégorisme métaphysique, cultivé dans la capitale égyptienne. À Antioche même ou du moins dans sa mouvance exégétique, on localise d’abord celui qui surpasse tous ses pairs en cette Église du ive-vie s., Jean* Chrysostome (v. 344-407), qui, pour son malheur, fut obligé de monter sur le trône épiscopal de Constantinople, avant de confesser sa foi en mourant après trois ans d’exil ; puis on connaît Diodore de Tarse († v. 394), Théodore de Mopsueste († v. 428) ; on y joindra Théodoret de Cyr († v. 466). Tous grands exégètes et théologiens, ces Pères d’Antioche furent vénérés de leur vivant comme des saints et des maîtres incontestés, avant que leur renom fût terni, de-ci de-là, dans les querelles idéologiques d’une époque ultérieure. Proches du royaume d’Édesse, ils bénéficiaient, à commencer par Jean Chrysostome, du rayonnement de la chrétienté de langue syriaque, implantée sur les bords de l’Euphrate depuis peut-être le iie ou sûrement le iiie s. Le plus célèbre témoin de cette chrétienté, réfugié dans la région d’Antioche à l’époque qui nous intéresse, est le diacre Ephrem d’Édesse (v. 306-373), aussi sûr théologien que poète de race.

Longtemps après et par-delà les divisions dogmatiques résultant des controverses que les conciles impériaux n’avaient pu apaiser tout à fait, Sévère d’Antioche († 538) réalisera une sorte de synthèse imprévue entre les théologies traditionnelles d’Alexandrie et celles de Syrie.

À Jérusalem, enfin, pauvre Église restaurée sur les ruines de la ville dévastée du ier s., mais honorée au ive s. comme la mère de toutes les Églises, grâce surtout aux gestes de piété de l’impératrice Hélène, qui avait décidé d’y retrouver la vraie Croix et qui ne manqua pas de la découvrir en effet, ou de son auguste fils Constantin*, qui y fit construire une grandiose basilique, les Pères de l’Église sont fort rares. Le prêtre, puis évêque Cyrille († 386) avec son successeur Jean (évêque de 386 à 417) restent les seuls connus. Au seuil de l’époque arabe, chassé par l’islām de son Église ordinaire, sorte de mémoire vivante de l’âge patristique finissant, le moine-prêtre Jean Damascène († v. 749) y composera ses principales œuvres avant d’y mourir.

Hors de ces quatre, centres principaux, dont les super-Églises d’origine « pétrine » (c’est-à-dire rattachées au ministère fondateur de l’apôtre Pierre) jouissaient de privilèges que le concile de Nicée ratifie en 325, l’« âge d’or » des Pères de l’Église nous renvoie à deux autres régions. D’une part, la chrétienté de la Cappadoce du ive s. est un fruit lointain et fortuit du christianisme alexandrin. Dans la dernière partie de sa vie, alors qu’il enseignait à Césarée de Palestine, Origène avait eu parmi ses étudiants un jeune avocat venu du Pont, sur le littoral sud de la mer Noire. Gagné à la foi chrétienne et baptisé, ce jeune homme instruit et plein de promesses fut élu évêque par ses compatriotes chrétiens sitôt rentré au pays. À son nom de Grégoire († v. 270), on ajouta bientôt le « Thaumaturge » à cause de ses dons miraculeux. Mais, parmi tous les miracles de ce Grégoire, le plus sûr reste celui d’avoir intégré dans sa communauté une certaine Macrine, qui devint la grand-mère de saint Basile* (v. 329-379), évêque de Césarée de Cappadoce, de saint Grégoire* († v. 394), évêque de Nysse et de saint Pierre (v. 349 - v. 391), évêque de Sébaste, toujours dans la même région, sans compter sainte Macrine la Jeune, leur sœur à tous les trois restée vierge. Ces « Pères cappadociens », auxquels il faut joindre leur ami commun Grégoire* de Nazianze (v. 330 - v. 390), dit « le Théologien », constituent une des plus authentiques gloires de l’hellénisme chrétien dans l’Antiquité.