Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Paris (suite)

Paris de 1870 à 1940


La Commune ou la reconquête populaire de la ville

La chirurgie haussmannienne, si elle a élargi l’espace parisien, a accéléré aussi l’expansion démographique et industrielle. Depuis l’annexion la ville a dû absorber près de 40 000 habitants par an, et l’immigration se poursuit sans désemparer. Les vieux arrondissements du centre ont été décongestionnés, mais la densité reste forte dans le IIIe et le IVe, qui maintiennent une tradition artisanale et boutiquière. Saint-Merri compte encore 800 habitants à l’hectare, Saint-Gervais plus de 900, et le Marais voit ses hôtels livrés à la petite industrie. Le nombre des ouvriers passe de 342 000 en 1847 à 550 000 en 1872. Les nouveaux arrondissements périphériques du nord et de l’est (XVIIIe, XIXe et XXe) et dans une moindre mesure ceux du sud (XIIIe, XIVe et XVe) accueillent les travailleurs chassés du centre comme les immigrants. Dans les quartiers déshérités et sous-équipés de La Villette ou de Belleville se reconstituent les cloaques disparus des Arcis et de la Cité. Séparées par la frontière d’une inégalité sociale toujours aussi durement ressentie, deux cités hostiles se font face. Le processus révolutionnaire est remis en marche le 4 septembre 1870. La défaite et la misère vont faire resurgir le vieux rêve de la Commune, pouvoir révolutionnaire des Parisiens, organe de salut public destiné à sauver la Ville-Patrie en danger, encerclée depuis le 19 septembre. Dès le 4 septembre, la section parisienne de l’Internationale revendique l’élection d’une municipalité et la suppression de la préfecture de police. Le Comité des vingt arrondissements se constitue. Les échecs militaires et les négociations accentuent la radicalisation. Aux élections du 8 février 1871, tandis que la province envoie à la Chambre une majorité de monarchistes, Paris élit une majorité de démocrates et de révolutionnaires. L’Assemblée transférée à Versailles, c’est la décapitalisation ressentie comme une injure. Le 18 mars, la tentative de Thiers de reprendre les canons payés par souscription, et quelques jours seulement après l’entrée symbolique des Allemands, est considérée comme une infamie. L’échec du « nabot de la rue Transnonain » est tout un symbole.

Le peuple reconquiert sa ville, sa Maison commune, qu’abandonne J. Ferry, ses ministères, d’où s’enfuient les hommes de Thiers, ses forts, son Mont-Valérien. Belleville reprend Saint-Merri. Gouvernement de la ville, la Commune entend négocier d’État à État. « C’est la reprise du grand mouvement interrompu le 9 thermidor » (G. Lefrançais). Au soir du 28 mai 1871, le rêve s’est écroulé. Frappé dans ses forces vives, le Paris ouvrier et révolutionnaire disparaît de la carte. La capitale demeurera définitivement aux mains des forces conservatrices, qui ne cesseront à travers les élections de la fin du xixe et xxe s. d’accroître leurs majorités. La « ceinture rouge » se reportera en banlieue dans les nouvelles cités industrielles. La lutte entre les tendances autonomistes de la ville, menée désormais par la gauche bourgeoise et modérée, et le gouvernement, plus soucieux que jamais d’accentuer sa tutelle, se poursuivra néanmoins. Dès 1882, certains conseillers, qui rêvent de rétablir la mairie centrale de 1848, entament la guérilla en refusant de loger le préfet de la Seine dans l’Hôtel de Ville reconstruit. Vaincus à la Chambre par l’ordre du jour du 20 juillet 1882, ils le seront de nouveau en 1887 devant le Conseil d’État. Paris conservera son statut de ville mineure.


La reprise des travaux après 1871

La paix revenue, il semblait difficile de reprendre immédiatement une vigoureuse politique d’urbanisme. Pourtant, aux séquelles du siège s’étaient ajoutées les destructions de la semaine sanglante. Les incendies avaient ravagé l’Hôtel de Ville, les Tuileries, le palais d’Orsay (la Cour des comptes), le Grenier d’abondance du boulevard Bourdon, les docks de La Villette, sans compter de très nombreux îlots d’habitation. Mais il fallait compter avec la liquidation financière de l’ère haussmannienne (qui devait s’étaler sur un demi-siècle !) et avec la contribution de guerre. Ce n’est qu’à partir de 1875 que l’activité du bâtiment se réanime. En fait, on se contente, à la mesure de crédits étroitement mesurés, d’achever les opérations entreprises sous le second Empire. Les premières concernent le centre : boulevards Saint-Germain et Henri-IV, avenue de l’Opéra. Les plus importantes aménagent la circulation dans les quartiers périphériques récemment annexés. À l’est d’abord : avenues de la République, Gambetta, Ledru-Rollin, Parmentier. Au sud-ouest ensuite : rues de la Convention, de Vouillé et d’Alésia, rue Herr (avenue Félix-Faure). L’accès de Montmartre est facilité par l’ouverture des rues Ordener et Caulaincourt. On ne s’évade guère des schémas tracés par Haussmann, d’autant que ses plus proches collaborateurs, Belgrand et surtout Alphand, demeurent en fonctions. L’effort des gouvernements va surtout porter sur les constructions scolaires. Outre les écoles primaires de quartier, élément essentiel de la politique symbolisée par les lois Jules Ferry, Paris se dote de nouveaux lycées, Janson-de-Sailly, Buffon, Racine, Molière et, à la veille de la Première Guerre mondiale, Jules-Ferry. Pour améliorer les liaisons avec la banlieue et la province, on réaménage les anciennes gares (Lyon, Saint-Lazare). L’urbanisme parisien de cette période doit beaucoup aux expositions, qui reflètent l’essor du pays.

En 1878, renouant avec la tradition interrompue depuis 1867, a lieu la première exposition, au Champ-de-Mars. L’architecture métallurgique s’impose au palais de l’Industrie, tandis que sur la colline de Chaillot s’élève le palais des Arts, le célèbre Trocadéro de la belle époque. En 1889, l’exposition du Centenaire de la Révolution fait naître la galerie des Machines, éphémère et discutable bâtisse, et la tour de l’ingénieur Eiffel. Il demeura enfin de l’Exposition universelle de 1900 le Grand et le Petit Palais et le pont Alexandre-III. Paris a bien changé depuis un demi-siècle. Le commerce de luxe s’empare des larges avenues du centre, où l’électricité, timidement apparue avenue de l’Opéra en 1878, se répand partout. Bijouteries, salons de thé, grands cafés attirent une clientèle cossue, très souvent étrangère, fascinée par la ville-lumière. La haute société a définitivement colonisé l’ouest de la capitale. Là, la vie du « monde » s’organise dans les limites précises que situent les alignements d’hôtels particuliers. L’analyse sociologique y décèle des groupes, des cercles singularisés par les liens de famille, la nature des relations, l’attitude politique et souvent le lieu de résidence. De la vieille aristocratie, qui maintient dans le faubourg Saint-Germain la tradition des salons discrets et étroitement sélectionnés, se sont détachés certains rameaux, turbulents et dissipateurs, qui étalent aux alentours du Bois et des Champs-Élysées un luxe insolent. Petit à petit, la ville s’équipe pour satisfaire aux exigences d’une cité moderne. Les tramways à vapeur apparaissent en 1889, les autobus en 1905.