Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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paléontologie (suite)

L’évolution

La paléontologie en général nous permet donc de reconstituer l’histoire de la vie telle qu’elle a eu lieu sur la Terre, et elle démontre par là même la réalité de l’évolution : nous voyons en effet les organismes apparaître par ordre de complexité croissante. Ainsi, les premiers Vertébrés, qui sont des Agnathes (classe qui comprend les Lamproies actuelles et est caractérisée par l’absence de mâchoires), sont apparus il y a environ 450 millions d’années (Ordovicien) ; les différents groupes de Poissons sont en général connus à partir du Dévonien (400-350 millions d’années), tandis que les premiers Amphibiens n’ont jamais été trouvés avant le Dévonien supérieur. Les Reptiles sont postérieurs aux Stégocéphales, puisque les premiers représentants de cette classe datent du Carbonifère supérieur. Les Mammifères n’apparaissent qu’au Trias supérieur, et, dans cette classe, les Placentaires sont assez tardifs, puisqu’on ne les a observés qu’à partir du Crétacé supérieur. Les résultats de la paléontologie sont donc l’argument scientifique essentiel en faveur de l’évolution. D’une importance philosophique toute particulière paraît être la paléontologie humaine, dont les progrès depuis la dernière guerre ont été étonnamment rapides, grâce en particulier à l’école de J. Piveteau (Y. Coppens, H. de Lumley). La lignée humaine apparaît, à la suite de ces travaux, de plus en plus ancienne ; ainsi, les Australopithèques du bassin de l’Omo en Éthiopie (Y. Coppens) et des bords du lac Rodolphe (L. S. B. Leakey) atteindraient une ancienneté de 3 à 4 millions d’années. Des fossiles humains anciens datant d’avant la dernière glaciation ont aussi été mis en évidence en Europe (Hongrie, France) [v. Hominiens].


Biologie et écologie

Si, d’un point de vue philosophique, la paléoanatomie paraît être le domaine fondamental de la paléontologie, le paléontologiste doit chercher également à reconstituer le mode de vie des animaux disparus. La méthode consiste à étudier l’anatomie d’un organisme en vue de définir ses conditions d’adaptation au milieu ; ainsi, il paraît logique d’admettre que l’acquisition d’un doigt médian prédominant et de dents jugales à croissance et à usure continues dans la lignée des Équidés marque à la fois une adaptation à la course et à une nutrition herbacée ; l’étude des adaptations des organismes disparus constitue la paléobiologie ; celle-ci a surtout été développée par le paléontologiste autrichien Othenio Abel (1875-1946). Mais ses résultats sont souvent discutables ; ainsi, de nombreux organismes ne présentent pas une adaptation rigoureuse vis-à-vis du milieu : d’après sa denture et l’anatomie de ses membres, il serait difficile de deviner que le grand Panda, un Ursidé himalayen actuel, se nourrit de Bambous. De même, il était classiquement admis que les Dinosaures étaient des animaux lents et lourds, semi-aquatiques ; les études récentes ont montré que ces affirmations sont peu vraisemblables, que ces animaux étaient probablement homéothermes, assez actifs et peu dépendants du milieu aquatique. La paléobiologie exige donc beaucoup de prudence et d’esprit critique ; c’est peut-être une des causes de la rareté actuelle des études paléobiologiques.

Le paléontologue, comme le géologue, s’intéresse aussi aux associations des organismes disparus ; celles-ci permettent, en effet, de se faire une idée des conditions de milieu dans lequel ont vécu les organismes disparus : par exemple, le milieu marin est en général beaucoup plus riche en organismes variés que le milieu d’eau douce, et certains organismes sont même exclusivement marins ; si l’on trouve ainsi dans une couche de terrain des Échinodermes ou des Brachiopodes, c’est la preuve que cette couche est d’origine marine (à condition, bien entendu, que les fossiles n’y aient pas été apportés secondairement) ; d’autre part, la disposition des organismes peut impliquer l’existence d’un ancien courant ; le pourcentage dans un gisement des valves droites par rapport aux valves gauches, celui des coquilles ouvertes par rapport aux coquilles fermées sont aussi des éléments intéressants. Bref, l’observation des fossiles en place et les uns par rapport aux autres, en vue de la reconstitution des milieux dans lesquels ont vécu ces fossiles, fait l’objet d’une discipline spéciale, la paléoécologie. L’étude des traces des organismes du passé est une branche de la paléoécologie : elle fait l’objet de la paléoichnologie (fig. 4). Les études paléoécologiques sont difficiles : nous ne savons pas, en général, distinguer si un ensemble de fossiles d’une même couche correspond bien à un ou à des ensembles d’animaux contemporains fossilisés (biocénoses), ou à des assemblages consécutifs à la mort (thanatocénoses). Si nous considérons les Mammifères, il est clair que la mort a pu affecter certains individus par accident ou par maladie, comme dans une population humaine par exemple, avec une courbe de survivance régulièrement décroissante, mais il peut arriver aussi (troupeau enlisé par exemple) que la population fossile observée soit le résultat d’une sorte de recensement accidentel. La plus grande difficulté de la méthode vient du fait que nous ne savons pas combien de temps une couche de terrain a mis à se former et si, par suite, les fossiles que nous étudions ont bien été contemporains.


Géographie

La répartition géographique des organismes disparus fait l’objet d’une autre branche de la paléontologie, la paléobiogéographie. Cette science est importante, car elle nous permet d’établir quelles connexions existaient entre des continents par le passé et de comprendre certaines particularités du peuplement actuel. Ainsi, elle montre qu’au Permo-Trias il y avait des genres de plantes et de Vertébrés communs à l’Amérique du Sud, à l’Afrique du Sud (fig. 5), à l’Antarctique et également, mais à un moindre degré, à l’Inde et à l’Australie. Ces affinités paléontologiques montrent que ces masses continentales étaient alors réunies en un continent, le Gondwana. La paléontologie nous apporte dans ce cas une preuve indirecte de la théorie de la dérive des continents. De même, l’isolement géographique de l’Amérique du Sud, de l’Australie, de Madagascar, etc., ainsi que l’étude de leurs Mammifères fossiles rendent compte de l’originalité profonde du peuplement de ces pays : l’Amérique du Sud a été séparée de l’Amérique du Nord depuis le Tertiaire inférieur jusqu’au Quaternaire ; une faune tout à fait originale, avec des groupes exclusivement sud-américains (Litopternes, Notongulés, Pantothériens, Astrapothériens, Édentés [fig. 6], Gravigrades, Marsupiaux carnivores du groupe des Borhyænidés, etc.), s’est développée au Tertiaire dans ce continent ; c’est seulement au Quaternaire, avec l’irruption des Placentaires nord-américains, que la faune mammalienne de l’Amérique du Sud a acquis peu à peu sa composition actuelle, laquelle reste profondément originale. De même, la paléontologie nous enseigne que l’Australie n’a été atteinte par les Mammifères placentaires qu’à une date toute récente et que les Marsupiaux fossiles d’Australie étaient d’ailleurs beaucoup plus diversifiés que les actuels. Quant à Madagascar, cette île est caractérisée par un important peuplement de Lémuriens, qui paraissent apparentés aux Lémuriens du Tertiaire inférieur d’Europe (du bassin de Paris en particulier). La paléontologie nous permet d’ailleurs aussi de comprendre certaines répartitions d’animaux actuels : ainsi, on connaît actuellement trois genres de Poissons dipneustes Neoceratodus (Australie), Protopterus (Afrique centrale et Afrique équatoriale), Lepidosiren (Amérique du Sud : Paraguay). La répartition différente des genres de ce groupe devient compréhensible grâce à la paléontologie, qui nous enseigne que les Dipneustes existaient sur tout le globe au Dévonien.