Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Ottomans (suite)

À la fin du xviie s., Tunis, Alger, Tripoli sont en décadence, et, au xviiie s., la course devient incertaine, les liens des bases maritimes du Maghreb se relâchent avec Constantinople, leurs gouverneurs sont pratiquement indépendants ; en 1830, la France pourra envoyer un corps expéditionnaire à Alger sans que le Sultan se sente directement concerné.

Des soucis mercantiles communs ont fortifié, face à l’islām, une conscience européenne. L’emprise économique de l’Europe sur l’Empire ottoman ne cesse de croître. En effet, celle-ci s’enrichit quand celui-là s’appauvrit ; celle-ci se perfectionne techniquement quand celui-là conserve l’artisanat traditionnel. Rien ne peut empêcher l’invasion du goût européen, créateur de formes nouvelles en art, et une infiltration de modes de vie. Une réaction fanatique s’ensuit, puis un durcissement doctrinal et une sclérose des esprits : on sait qu’il faudrait, pour la stabilité des navires modernes, diminuer la hauteur des ponts, mais on se refuse à le faire parce qu’il faudrait, du même coup, diminuer la hauteur des turbans.

L’installation de solides structures commerciales européennes dans l’Empire ottoman, le droit de protéger les Lieux saints, puis, bientôt, les minorités chrétiennes, l’établissement de tribunaux consulaires vont amener progressivement les puissances à intervenir dans la vie politique.


Les réformes

Profitant de la tourmente qui agite l’Europe, Selim III (1789-1807) veut essayer de réformer l’Empire, mais il se heurte aux janissaires et aux religieux : il est mis à mort. Son successeur, Mustafa IV (1807-08), ne fait qu’une courte apparition sur le trône avant d’être interné. Mahmud II accède au pouvoir dans des conditions effrayantes. Sous les règnes de ses prédécesseurs, le mouvement wahhābite s’est propagé en Arabie ; Syriens et Serbes se sont soulevés ; des pillards ont parcouru la Bulgarie ; des combats rangés ont opposé les janissaires aux autres corps d’armée. Bonaparte pendant ce temps a débarqué en Égypte, les Mamelouks se sont fait battre et des secours ont dû être envoyés en Palestine (déclaration de guerre en sept. 1798 ; siège de Saint-Jean-d’Acre en 1799 ; paix en juin 1802).

Mahmud II le Réformateur (1808-1839) met fin en 1812 à une nouvelle guerre russo-turque et contient pour un temps les Serbes révoltés, puis il accorde tous ses soins à un premier train de réformes, en nombre limité, mais d’une importance capitale. Il abandonne le palais de Topkapı, résidence traditionnelle de sa famille depuis le xve s., impose les costumes européens et le port du fez ; il intronise des ministres au sens occidental du terme, envoie des ambassades. En 1826, il s’en prend aux janissaires et finit par les faire massacrer. La voie est désormais plus libre devant son successeur, Abdülmecid Ier (1839-1861), qui va pouvoir faire vraiment entrer la Turquie dans la période des réformes (le Tanzimat). Dès son avènement, le nouveau souverain promulgue le Hattı Şerif de Gülhane (charte impériale judiciaire, financière, administrative et militaire). Ce document ordonne que, désormais, tous les sujets ottomans soient égaux quelles que soient leur ethnie et leur religion ; que chacun soit jugé conformément à la loi et non par arbitraire ; que l’impôt, proportionnel à la fortune, soit versé directement à l’État ; que chaque localité fournisse des contingents militaires pour un service de quatre à cinq ans. Malgré les nouveaux rescrits de 1843 et 1856, une partie de ces décisions demeurent naturellement lettre morte par suite de l’inertie et de la mauvaise volonté des Vieux-Turcs. Ce sera seulement dans la seconde moitié du xixe s., sous le règne d’Abdülaziz (1861-1876), que des progrès décisifs seront faits.

Ainsi, en moins de cinquante ans, l’Empire a profondément changé de visage. Les marchés d’esclaves noirs ont été supprimés ; de grandes écoles ont été créées ; l’administration provinciale a été retirée aux pachas omnipotents pour être confiée à des vali (gouverneurs) ; un Conseil d’État et une Cour supérieure de justice réunissent chrétiens et musulmans. On mesurera la volonté de changement en lisant la proclamation d’Abdülaziz lors de la fondation du Conseil d’État : « Je veux faire appel à toutes les nationalités : Syriens, Bulgares, Bosniaques sont ici comme en un centre commun et ils deviendront les auxiliaires de mes ministres. » On verra les limites des réalisations en sachant que, sur les six lycées fondés sur le papier, un seul a ouvert ses portes, celui de Galatasaray (1868).


Les insurrections nationales

Le nationalisme venu de France a gagné le Proche-Orient. Il commence à se manifester pleinement dans ce moment incertain qui va de la suppression des janissaires à la constitution d’une armée moderne appelée à devenir, vers 1850, la deuxième d’Europe avec ses 300 000 hommes de troupes actives et 150 000 réservistes. Plus que les guerres étrangères, c’est lui qui pendant plus de cent ans va grignoter systématiquement l’Empire Ottoman. Certes, la rivalité des puissances et le principe de l’intégrité ottomane freineront l’émancipation des peuples. En revanche, les massacres révolutionnaires, la cruelle répression des réguliers ou des irréguliers turcs exciteront les haines.

Chaque pays arraché à la domination ottomane deviendra un foyer antiturc et une base de départ pour d’autres nationalistes. Il n’est guère douteux enfin que le succès des insurrections dépendra essentiellement de l’attitude des pays occidentaux : on ne peut expliquer autrement que les nationalistes musulmans échouèrent toujours là où réussirent si bien les nationalistes chrétiens. Le Bosniaque Osman Pazvandoğlu (1758-1807) n’était pas parvenu à rendre son pays indépendant (1796-1807). Ali de Tebelen, pacha de Ioannina, s’était emparé de l’Albanie en 1803, mais, après avoir tenu longtemps les Ottomans en échec, il avait fini par être exécuté (1822). Contre les Wahhābites, le Sultan avait envoyé le gouverneur d’Égypte Méhémet-Ali*, qui en avait profité pour se faire nommer pacha du Hedjaz (1812) et pour occuper le Soudan. L’issue sera totalement différente avec les Serbes, les Grecs, les Roumains, les Bulgares.

La question serbe occupe les chancelleries et les armées pratiquement de 1804 à 1830. Marquée par les fortes personnalités de Karageorges et de Miloš Obrenović, elle se solde par la reconnaissance de la Serbie* comme principauté autonome, tributaire et vassale de la Turquie, qui est autorisée à y entretenir des garnisons.