Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
O

Orphée (suite)

Parallèlement à cette fortune d’Orphée au théâtre et au cinéma, l’orphisme poursuit sa séduisante et mystérieuse carrière. Il n’est pas impossible de voir dans la Recherche du temps perdu de Marcel Proust une vaste entreprise orphique pour la résurrection des morts. Éminemment orphique est la poésie de Rainer Maria Rilke, dont les Sonette an Orpheus (Sonnets à Orphée, 1923), inspirés par une jeune morte, exaltent le double empire du chant : l’être du poète consiste dans son chant (« Chanter c’est être »), et cet être se fonde autant sur la mort que sur la vie. Orphée est toujours mort en Eurydice, à qui il donne vie par son chant.

Orphique encore est la poésie de Pierre Jean Jouve, en particulier dans Matière céleste (1937), où la recherche d’Hélène morte et ressuscitée décrit l’itinéraire du poète en marche vers la totalité à travers le néant (le Todo para nada de saint Jean de la Croix) ; cet itinéraire est aussi celui d’une psychanalyse personnelle, par laquelle Orphée se résigne enfin à la mort d’Eurydice, puis à la sienne ; la mort, qui donne limite et forme, fonde l’existence aussi bien que la poésie. Disciple de Pierre Jean Jouve, Pierre Emmanuel, dans Tombeau d’Orphée (1941) et Orphiques (1942), fait aboutir le mythe d’Orphée et d’Eurydice, qui représente l’être humain déchiré, à la figure du Christ, qui assume la totalité contradictoire de l’être humain, du moi androgyne, où continûment Orphée perd et retrouve Eurydice.

La poésie d’Emmanuel peut se lire aussi bien en termes de psychanalyse qu’en termes de mystique. Si nous rappelons maintenant le ballet de George Balanchine sur une musique de Stravinski, qui triompha à New York en 1948, et le film de Marcel Camus Orfeu negro, qui, en 1958, fait vivre un Orphée et une Eurydice noirs à Rio de Janeiro, au moment du carnaval, on s’émerveillera de la plasticité du mythe. Vitalité admirable, mais non étonnante si, dans sa complexité, ce mythe se situe au rendez-vous d’Éros et de Thanatos, dans ce chant par lequel l’homme s’accorde au cosmos et à ses rythmes.

L’orphisme

Dans cette doctrine religieuse, Orphée est vénéré, non adoré ; il est homme et seulement un peu divin. Tel un prophète, il se situe en marge des dieux. L’orphisme apparaît comme une religion concurrente, rivale, contestataire par rapport à la religion grecque classique. Il repose sur une pensée cosmogonique et théogonique très particulière, où l’œuf cosmique est à l’origine de tout par l’intermédiaire d’un être multiforme et bisexué (Phanès, ou Éros, ou Protogonos), créateur du soleil et de la lune, père de la nuit. Parmi le panthéon orphique, où se retrouvent Zeus et Dionysos, figure Zagreus, d’origine thrace ou phrygienne, et qui tend à devenir la divinité principale en vertu d’une tendance vers le monothéisme, qu’on voit à l’occasion se manifester aussi au bénéfice de Zeus.

Toute une littérature orphique a été produite, en partie très ancienne (attribuée à Onomacrite et à quelques autres poètes de son temps) et pour sa part la plus importante datant de l’époque alexandrine et chrétienne. Cette littérature, dont on ne possède plus qu’une faible partie, se fait l’écho, outre des aspects mythologiques de l’orphisme, des doctrines concernant la destinée des âmes humaines. L’homme est un être déchu par suite d’une faute originelle ; celle-ci a fait de lui, qui participait initialement à l’essence divine, un errant sur la terre. Si l’âme est immortelle, elle est condamnée à aller de corps en corps, par des réincarnations successives, et à séjourner aux Enfers dans les intervalles. Elle est capable, toutefois, de se délivrer de cette condition et de retourner auprès des dieux grâce à une ascèse libératrice.

Les rituels funéraires enseignent les formules qui doivent la guider. Des tablettes enterrées avec le défunt portent les mots de passe et les conseils de voyage pour l’au-delà. Mais tout cela n’est possible que pour les initiés. Peut-être l’initiation comportait-elle une sorte de baptême ? Elle impliquait surtout la connaissance des prières à adresser aux dieux infernaux et celle de l’itinéraire à suivre, s’écartant de la source de l’oubli pour mener au lac de mémoire. L’initié devait pratiquer les jeûnes et le végétarisme (ne pas manger ce qui avait été tué), ne pas manger de fèves (caractère infernal), ne pas toucher aux cadavres, porter des vêtements blancs. Les confréries orphiques furent répandues tant dans la Grèce classique que dans le monde romain. Il exista une sorte de prêtrise, celle des orphéotélestes, prêtres ambulants, mendiants et charlatans, soupçonnables de ne pas représenter le degré le plus élevé de la religion. Celle-ci demeure d’ailleurs pour nous pleine d’énigmes, et l’on discute toujours de l’existence d’un culte organisé. Les idées professées par les sectes orphiques n’en ont pas moins eu une influence intellectuelle durable. Le pythagorisme a été profondément marqué par elles. Les Pères chrétiens ont bien connu la littérature orphique, et, à bien des égards, l’orphisme préfigure le christianisme. Dans les plus anciennes représentations du Christ, aux catacombes, on voit celui-ci apparaître avec les attributs d’Orphée. Les chrétiens, en s’abritant derrière le fait qu’Orphée pouvait être considéré comme un personnage historique, semblent lui avoir voué une certaine vénération et attribué un rang de prophète.

R. H.

P. A.

 A. Boulanger, Orphée. Rapports de l’orphisme et du christianisme (Rieder, 1925). / W. K. C. Guthrie, Orpheus and Greek Religion (Londres, 1935 ; trad. fr. Orphée et la religion grecque, Payot, 1956). / P. Cabanas, El mito de Orfeo en la literatura española (Madrid, 1948). / M. Desport, l’Incantation virgilienne : Virgile et Orphée (Les Belles Lettres, 1952). / L. Moulinier, Orphée et l’orphisme à l’époque classique (Les Belles Lettres, 1955). / E. Kushner, le Mythe d’Orphée dans la littérature française contemporaine (Nizet, 1961). / E. Sewell, The Orphic Voice, Poetry and Natural History (Londres, 1961). / G. Cattaui, Orphisme et prophétie chez les poètes français, 1850-1950 (Plon, 1965). / P. Albouy, Mythes et mythologies dans la littérature française (A. Colin, coll. « U 2 », 1969). / F. Joukovsky, Orphée et ses disciples dans la poésie française et néo-latine du xvie siècle (Droz, Genève, 1970). / B. Juden, Traditions orphiques et tendances mystiques dans le romantisme français, 1800-1855 (Klincksieck, 1971). / H. B. Riffaterre, l’Orphisme dans la poésie romantique (Nizet, 1971).